Grandeur et décadence, inexorable perte de terrain des valeurs morales, inculture plébéienne nourrie par une élite démissionnaire : il arrive un moment où l’homme s’indigne avec véhémence et raison. Plus grave que la malnutrition, plus révoltant que les privations de libertés orchestrées par des régimes peu recommandables, les rumeurs font état d’une décision des plus ignobles : la disparition de la suspension hydraulique. Citroën serait-il sur le point de commettre une erreur monumentale ? Suivez le guide…

Apparue pour la première fois sur le train arrière des Traction 15 Six H en 1954, la suspension hydraulique fera surtout une bonne partie du succès et de la légende de la DS lancée l’année suivante. Apanage de modèles hauts de gamme à l’instar des SM, CX, XM ou C6, la suspension hydraulique a également équipé les familiales de la marque aux Chevrons de l’ID à la C5 actuelle. Au fil des années, la technologie et la législation évoluant, le système s’est perfectionné et reste toujours plus performant qu’un traditionnel combiné ressort-amortisseur classique bien que l’écart se soit resserré. Entre autres qualités ? Un confort accru, une gestion active de la hauteur de caisse en fonction de l’allure afin de privilégier l’aérodynamisme ou de s’adapter à des routes peu folichonnes.

On peut y ajouter une amélioration des qualités dynamiques de la voiture et un ressenti différent de la route (la voiture ne semble pas bêtement passive). Enfin, il est possible de faire varier manuellement la garde au sol (abaissement du seuil de chargement ou franchissement de trottoirs…). Long story short, l’Hydractive 3 procure de nombreux avantages en plus de singulariser le produit qui en est équipé.

Des qualités qui ont valu à Rolls Royce d’adopter cette technologie pendant un temps avant d’opter pour un système pneumatique à l’image de ce qu’a fait, entre autres, Mercedes depuis la 300 SEL (un bon moyen d’échapper au brevet Citroën). Au passage, l’épisode Roll Royce permet d’illustrer la médiocrité du « marketing à la française » qui a souvent caractérisé Citroën : la marque ne s’est jamais vantée d’avoir servi les voitures les plus prestigieuses du marché. Mais c’est un autre débat… De nos jours, outre les hauts de gamme Citroën, les suspensions pneumatiques équipent bien des hauts de gammes automobiles (Mercedes, BMW, Rolls Royce, Lexus, Audi, Bentley, Jeep, Land Rover…) sans même évoquer les trains.

Pourtant, en dépit de ses qualités, l’Hydractive 3 n’équipera pas le prochain haut de gamme de Citroën, la DS5, laissant ce privilège aux versions hautes de C5 II et à la confidentielle C6.  La suspension hydraulique disparaîtrait-elle ? C’est bel et bien la rumeur qui se profile sur Internet. Rumeur qui m’a été confirmée il y a peu lors de l’épisode neigeux secouant la Capitale : cherchant à m’épargner 30 minutes de marche en terrain glissant pour rejoindre une voiture sagement stationnée dans un parking, je profite de la générosité d’un conducteur de passage pour me déposer à mon véhicule. On engage la conversation, il me dit travailler chez PSA sur le haut gamme du groupe. J’en viens à lui parler d’hydraulique et me répond « on se bat pour la conserver, ce n’est pas gagné ». Fichtre… Citroën y penserait plus souvent qu’en se rasant.

La future C6 étant déjà compromise en Occident, il se peut donc que la remplaçante de l’actuelle C5 n’ait plus droit à la suspension hydraulique. Des lors, que reste-t-il pour singulariser une grande Citroën de nos jours ? La notion de luxe se résumerait-elle désormais à des adhésifs de pavillon et à des jantes chromées ? A croire que la créative technologie ne s’encombre plus d’innovation à valeur ajoutée en choisissant la facilité cosmétique. Il y a certes l’hybride me direz-vous, mais ce n’est pas propre à Citroën, c’est aussi et surtout une tendance du marché : rien de bien différenciant technologiquement. Au final, les Chevrons risquent de nous vendre une gamme « premium » dont la débauche de chromes et d’autocollants pourraient-être les principales caractéristiques.

C’est un peu la différence entre un téléphone Vertu, simple habillage d’un banal mobile Nokia et un iPhone, dont l’ergonomie a servi de benchmark au segment depuis son lancement. Des deux produits, un seul aura marqué son temps. Le flacon sans l’ivresse, cela séduit un court instant les parvenus mais ça n’inscrit pas un produit dans le temps.

A l’heure où les constructeurs allemands proposent des amortissements pilotés dès le segment C (Golf, Astra…), Citroën choisi de rendre l’accès à l’hydraulique plus élitiste encore en refusant cette suspension aux C5 d’entrée de gamme tandis que des véhicules comme C4, DS4, DS5 ou C4 Picasso s’en accommoderaient fort bien si l’on s’en donnait la peine.

Aux dirigeants des Chevrons, il serait regrettable de tourner le dos à une prestation qui a fait la renommée de la Marque et qui continue d’apporter une plus-value sur le produit et face à la concurrence. Mieux encore, avec un marketing efficace, elle pourrait devenir un vrai déclencheur d’achat et un bon moyen de générer de la marge à travers la liste des options. Audi ne brade pas la qualité d’assemblage de sa petite A1, BMW ne renonce pas à la sophistication mécanique de son entrée de gamme, la Série 1, Dacia n’a pas abandonné à sa philosophie en lançant son premier SUV, Land Rover n’a jamais compromis les aptitudes hors-piste de ses modèles (le « petit » Freelander avait même inauguré le HDC en son temps) : autant d’arbitrages qui ont permis d’asseoir la légitimité des produits et des marques. En revanche, lorsque Saab a voulu tourner le dos à son « saabisme », la marque a gagné en anonymat ce qu’elle n’a jamais trouvé en parts de marchés. Une Citroën sans hydraulique ? Autant rouler en Ford, en Renault ou en Peugeot. Ou en bien d’autres voitures tout aussi compétentes après tout. La plus-value de Citroën réside pour partie dans cette prestation, la supprimer banaliserait le produit. Imaginez qu’Apple lance un iPhone avec une ergonomie douteuse de Samsung Player et vous vous faîtes une idée de la chose…

L’hydraulique a ainsi pour avantages d’améliorer le confort, de préserver les prestations dynamiques du véhicule quelque soit la charge, mieux encore, la voiture ne subit pas la route, elle se joue des aspérités, fait varier sa résistance au roulis et peut moduler sa garde au sol en fonction des besoins. Est-ce vraiment le principal ? Les autres voitures sont souvent assez confortables, plutôt suffisantes dynamiquement… Au final, l’hydraulique est peut-être et surtout ce supplément d’âme, ce je ne sais quoi qui fera la différence entre une voiture que vous oublierez et une autre à laquelle on s’est un peu attachée, à laquelle on associe des souvenirs sympathiques et mémorables. En perdant son facteur différenciant (son âme ?), Citroën ne risque pas de perdre ses clients ? Et si c’était la clé pour améliorer la fidélité de la clientèle ?

Je vous laisse juge, en attendant, j’illustre mon propos :

J’ajoute celui de Jeremy Clarkson… Et de nos amis du Soleil Levant.