La façon de concevoir, construire et vendre des automobiles a beaucoup évolué au fil des années. Avant la seconde guerre mondiale, la standardisation n’avait pas encore gagné le haut de gamme. Les constructeurs proposaient à leurs riches clients des ensembles moteur/châssis (ou juste châssis) que l’acheteur allait faire habiller à son goût par le carrossier de son choix. Ces pratiques ont peu à peu disparu dans les années 50/60 face à l’industrialisation grandissante et à l’évolution des envies de la clientèle.

Les années 2000 marquent un tournant : les clients potentiels sont de plus en plus nombreux avec l’entrée dans l’ère du développement économique de nombreux pays. Cet afflux de commandes rend moins rare la production des constructeurs de luxe (Ferrari, Lamborghini, Aston Martin, Bentley, etc.). Certains choisissent la voie de la diversification et de la massification de leur production via la descente en gamme et les SUV. Porsche est à ce titre particulièrement emblématique mais Jaguar et Maserati suivent le même chemin.

Cette explosion de la production met en péril une partie du business model de ces marques. La rentabilité est là (et c’est tant mieux) mais l’exclusivité n’est plus aussi exclusive : avoir une Aston Martin, c’est toujours aussi chic mais un peu moins flatteur depuis que le voisin de chambre à l’Hôtel de Paris (MC) a exactement la même.

Plusieurs marques ont choisi de creuser dans cette direction pour offrir quelque chose à ces clients avides de nouveauté et de singularité. On peut penser à Pagani et Koenigsegg pour la sportivité ultime et la production confidentielle. On peut également citer les programmes track only de McLaren, Aston Martin et Ferrari.

 

Ferrari a choisi de revenir aux pratiques datant de plusieurs dizaines d’années : la personnalisation ultime par la carrosserie unique. On ne parle pas ici de couleur inédite, de sellerie assortie au vernis à ongles de Madame ou de jantes de plus ou moins bon goût. Non, on parle de concurrencer Touring ou Zagato en permettant à un client aux poches très profondes de définir la philosophie générale et tous les petits détails qui font une auto. La carrosserie en est l’emblème : c’est par elle que l’on reconnait un modèle, c’est elle qui fait rêver tous ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir en prendre le volant, c’est elle qui s’affiche sur les murs des chambres d’adolescents.

Il ne sera pas ici question des concepts cars égrenés au fil des décennies sur base de Ferrari avec plus ou moins de bonheur et plus ou moins d’autorisation de la maison. Il ne sera pas non plus question des commandes spéciales du Sultan de Bruneï qui pourraient faire l’objet d’un livre complet. Enfin, les productions réalisées en dehors de l’assentiment du constructeur seront mises de côté également (Pininfarina Sergio, finalement validée pour 6 exemplaires par Ferrari, Touring Berlinetta Lusso, 575 Zagato, …).

Ce que nous allons découvrir, ce sont les Spécial Projects, les fameux SP. D’abord assez discret sur le sujet, Ferrari communique depuis peu nettement plus officiellement. Les informations sont donc parfois parcellaires, parfois nettement plus détaillées. A vous de nous dire laquelle vous préférez.

P4/5

Comme toute bonne règle française, il faut une exception : la P4/5 n’est pas un SP, elle les précède. Elle pourrait en être l’instigatrice. Basée sur une Enzo, elle se veut une interprétation moderne de la mythique P4, considérée par beaucoup comme la plus belle voiture de sport de l’histoire et on a du mal à leur donner tort. Elle fut présentée en 2006, plaie encore béante de n’avoir pu en voir qu’une hideuse maquette lors du Mondial de Paris. Préparée par Pininfarina, elle été adoubée par Ferrari et porte tout à fait légitimement le cheval cabré sur sa carrosserie. Une version competizione a été engagée aux 24h du Nürburgring en 2011 et 2012, remportant même sa classe cette année là. En revanche, cette version est basée sur une F430 Scuderia.

P4/5

SP1

Tout commence véritablement en 2006 ou 2007 quand un illustre collectionneur japonais, fan des réalisations de Fioravanti, designer pour Pininfarina de quelques perles au cheval cabré et de la non autorisée F100 que nous avons pu côtoyer récemment à Paris, se rapproche de Ferrari. Son objectif est de se faire préparer une voiture par son dessinateur préféré. Ferrari accepte le principe, adoube le projet et met à disposition un châssis de F430. La lignée des Special Projects est née. Si la face avant reste assez proche de son modèle de base, l’arrière a quant à lui subit un traitement de choc. La malle est lissée, les feux arrières deviennent simples et réintègrent la carrosserie, les ailes sont réduites tandis que la prise d’air est largement ouverte et allongée. Le résultat n’est pas désagréable à l’œil. Il faudra juger sur photo, la voiture n’est a priori jamais revenue en Europe depuis sa livraison en 2008.

SP1

540 Superfast Aperta

SP1 ne brille pas par son nom, SP2 a pris le parti de puiser dans l’histoire de la marque. Basé sur une 599 GTB, il s’agit de sa première version découvrable officielle : la 599 SA Aperta a été présentée un peu plus tard.  Après le Japon, celle-ci est partie aux USA, toujours chez un collectionneur historique de la marque. La 500 Superfast de 1964 est en effet une petite série principalement destinée au nouveau continent (typée big block). L’hommage est plus indirect que lié à une évocation stylistique. Soyons honnêtes, je trouve cette voiture assez fade. Ne serait-ce sa couleur fort peu discrète, nous aurions probablement tendance à l’oublier. L’avant est très lisse tandis que l’arrière mélange moderne et tradition sans grande inspiration.

540 Superfast Aperta

Superamerica 45

SP3 est moins démonstrative que ses deux grandes sœurs. A sa présentation en 2011, les 80 exemplaires de la 599 SA Aperta sont en cours de livraison. Il s’agit cette fois d’un hommage appuyé à une voiture du commanditaire dont la couleur est l’élément le plus visible. Côté châssis, nous sommes de toute évidence devant une 599 GTO/SA. Outre les multiples éléments de personnalisation, le toit ouvrant reste le point d’originalité de cette voiture. Il reprend en effet la cinématique de celui de la 575 Superamerica, version découvrable de la 575 M Maranello. Ce toit est d’ailleurs une invention de Fioraventi (encore lui!) proposé originellement sur un prototype Alfa Romeo. SP3 est clairement une auto de bon goût, voulue par un homme de goût, conscient de l’histoire. Ferrari n’a du avoir aucun mal à donner sa bénédiction.

Superamerica 45

SP12 EC

SP4 est un nouvel hommage à l’histoire de Ferrari. Il s’agit d’une 458 Italia (châssis et moteur) dont la carrosserie a été dessinée selon les indications de son futur propriétaire, le guitariste Eric Clapton. Le génial britannique est un fanatique de la 512 BB, le coupé iconique des années 70. Les clins d’œil sont nombreux, le plus évident étant la grille de refroidissement derrière le bouclier avant en lames grises. Les bas de caisse peints, les passages de roue, le nez plat, l’aileron en prolongement du toit, la grille du compartiment moteur en sont autant d’autres. Après la Villa d’Este (SP2 et SP3), c’est Goodwood qui aura le privilège de voir les premiers tours de roue de la machine. SP12 EC est la première mouture dont une estimation du prix a circulé à l’époque de sa révélation. Le chiffre de 5,7 M€ semble faire consensus. Dans le cadre actuel d’une envolée des prix des voitures vraiment exceptionnelles, l’investissement pourrait s’avérer rentable. Si le krach survient, il en sera sûrement tout autrement même s’il s’agit de pièces uniques.

SP12 EC

SP30 (Arya)

SP5 est particulièrement secrète. Des images tirées du magazine officiel de Ferrari circulent assez largement ainsi que le dessin qui illustre ce paragraphe. En revanche, aucune image IRL ne semble être disponible, hormis une photo qui semble volée dans un parking souterrain. Elle n’est ni datée, ni localisée, seule la plaque SP30 permet d’identifier a priori à coup sûr la voiture finale. Est-ce parce que son initiateur des Emirats est particulièrement discret ? A-t-il simplement oublié qu’il avait commandé et reçu sa voiture ? Difficile de trancher… Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une 599 GTO recarrossée dans un esprit XX. Compte tenu de ces éléments, SP30 pourrait bien être le plus gros spot des années à venir en cas de voyage vers les hauts lieux européens (on se souvient de l’horrible MIG-U1 posée à Paris et Monaco). Elle pourrait se transformer également en barn-find du siècle, oubliée sur un parking sablonneux de Dubaï.

De façon plus probable, son propriétaire pourrait n’être qu’un discret passionné (oui, ça fait bizarre quand on connaît le goût show-off de quelques-uns de ses concitoyens), utilisant sa pièce unique pour son seul bon plaisir. Au fond, c’est peut être lui qui a raison.

SP30 « Arya »

SP FFX

SP6, officiellement appelée SP FFX est basée sur… une FF. La voiture a été totalement redessinée et il est plus que difficile d’y trouver trace de la base ou d’une inspiration passée. Je ne vous ai pas mis de photo de l’arrière. Ce n’est pas faute d’en avoir trouvé, c’est simplement parce qu’il s’agit très sûrement de la Ferrari la plus moche de l’histoire sous cet angle. Passent encore les touches de blanc un peu partout, probable rappel des Ferrari F1 qui usent de cet artifice régulièrement. Une série heureusement limitée de la 599 GTB a fait de même afin de saluer les 60 ans de la première victoire de la marque en Grand Prix en reprenant la livrée de la F1 d’Alonso. Bref, cette SP FFX est aujourd’hui au Japon et avouons-le, elle pourra y rester.

SP FF

F12 TRS

La F12 TRS a eu le bon goût de venir se laisser admirer à Paris dans le cadre du Festival Automobile International. Elle a également participé à un rallye Ferrari il y a quelques années. Elle a même profité d’une petite escapade sur les routes de Corse. Que nous apprennent tous ces événements ? Que son propriétaire utilise sa voiture. Et ça, c’est tout de même la meilleure nouvelle qui soit : un client fort riche, dépense plusieurs millions d’euros pour une voiture et s’en sert ! Qu’on lui donne une médaille au plus vite ! Blague à part, nous avons ici une version découverte de la F12 dont il existe 2 ou 3 modèles (rouge, gris et peut être noir), tous déjà aperçus sur les routes ou un circuit et selon la légende, tous au même propriétaire qui aurait négocié l’exclusivité. Normal et logique s’agissant des SP demandés par les clients. La F12 TRS est une véritable réussite par ailleurs. Elle aurait fait une excellente héritière à la 550 Barchetta, le double bossage venant rappeler le double arceau de la version hardcore de la Maranello. A la date de sa sortie, c’est pour moi la plus belle des SP avec SP3. On ne le sait pas encore, mais la F12 ne connaitra pas d’autre version sans toit.

Ferrari F12 TRS

SP America

SP8 est une F12 et cela se voit. Elle a été revue dans les détails mais ne peut nier sa parenté immédiate avec la grande GT à moteur avant. On y trouve avant l’heure des partis pris qui seront utilisés pour la version TdF de la F12, principalement sur la nouvelle découpe de l’arrière, nettement plus creusé et marqué que dans l’original. Quelques prises d’air par ci par là personnalisent la voiture sans pour autant qu’elle nous laisse un souvenir impérissable. Comme son nom l’indique, elle serait localisée aux USA, elle a été photographiée dans la vraie vie à New York.

SP America

F60 America

C’est en 2014 que le département SP prend un virage important en présentant la première voiture non issue d’une commande d’un client mais qui sera produite et vendue à 10 privilégiés, tous aux USA. La F60 America rend hommage aux 60 ans de la présence de la marque sur le territoire nord-américain avec une version découverte de la F12, un peu comme la TRS donc. D’ailleurs, le style n’est pas si éloigné que ça. On retrouve à nouveau un arceau à double bosse qui signe la ligne de la voiture. La version de présentation était bleue, lignée de blanc, les couleurs du NART, écurie historique de Ferrari aux USA. Les Finali Mondiali de décembre 2016 à Daytona auront été l’occasion de réunir 6 des 10 exemplaires. On a pu constater à cette occasion qu’il y en avait une blanche, une noire, une jaune… mais que toutes ont bien deux sièges de couleurs différentes : c’est original mais un peu contestable pour l’harmonie de l’habitacle.

F60 America

458 MM Speciale

Attention, grande première ! La 458 MM est européenne : après l’Asie, les USA et le Moyen-Orient, il était temps que le vieux continent accueille enfin une SP. Celle-ci est partie au Royaume-Uni, c’est assez peu étonnant quand on connaît la passion automobile qui y règne. Il s’agit d’une 458 Speciale sous une nouvelle robe. A la date de sa révélation, la 488 GTB était déjà sortie. Aucune indication n’a été donnée sur d’éventuelles améliorations apportées au dernier V8 atmosphérique de la marque. Il est en revanche évident que cette déclinaison saura conserver une cote très élevée : la 458 SA n’est pas la toute dernière de la lignée, la MM ferme bien la marche. Si l’on y ajoute une ligne particulièrement réussie (bien qu’elle rappelle la Lotus Evora de profil), on tient ici une future légende, un classique parmi les classiques.

458 MM Speciale

J50

La J50 a été dévoilée à la fin de l’année 2016. Elle reprend tous les codes de la F60 appliqués au Japon : 10 exemplaires, anniversaire de la présence de la marque au Japon (depuis 50 ans donc) et un roadster vitaminé. La base est une 488 spider dont le moteur gagne 20 chevaux. Le style est assez fidèle à ce que le Japon semble apprécier : un nez fin aux phares effilés, un pare-brise très plongeant, un habitacle assez classique, un capot moteur qui vient entourer les arceaux de sécurité, un baquet noir qui renvoie à une ligne de la même couleur parcourant tout l’avant de la voiture jusqu’au bout des portières. Nul ne sait si toutes seront livrées selon cette spécification mais on peut en douter lorsque l’on voit les F60. Le résultat est quoi qu’il en soit très réussi. Gageons que l’on retrouve quelques idées dans les futurs modèles de grande diffusion.

Quant à l’idée de célébrer les grandes dates Ferrari dans un pays, elle permet de rêver à une F60 Pozzi en 2023 par exemple. Sur la base de la remplaçante de la 488 GTB, présentée en bleu Pozzi et livrée à 10 heureux Français triés sur le volet : ça aurait une certain gueule, vous ne trouvez pas?

J50

275 RW Competizione

Les SP sont assez magiques. N’ayant par définition pas vocation à être commercialisées, aucun plan de communication sophistiqué n’est déployé sur les rézossocio, aucun teasing à coup de morceau de phare puis de morceau de becquet puis de morceau de jante puis de… bref, rien. La voiture est développée, pour un client, à sa demande et sans arrière-pensée de rentabilité à assurer (logique vu le montant du chèque signé).

Tout cela pour vous raconter comment la dernière née de la lignée a été présentée au Monde en décembre dernier : tout simplement spottée sur le parking des Finali Mondiali dont j’ai déjà fait mention plus haut. Il faut avouer que compte tenu du pedigree de la voiture, c’est assez cocasse. Les rumeurs ont donc enflé très vite : quel nom, quel base, quel acheteur, pourquoi, comment… à peine le temps de noter les six F60 America sur le parking d’à côté finalement!

Tout s’est éclairci quelques jours plus tard avec l’annonce officielle de Ferrari. Il s’agit d’une F12 TdF (moteur, châssis et probablement roues directrices arrières) qui rend hommage à l’une des plus estimables des 275 GTB/C. La version C de la 275 GTB a été produite en son temps à 12 exemplaires. D’aspect similaire à la GTB civile, c’était pourtant une véritable bête de course dont nous avons la chance d’admirer tous les ans un ou deux exemples lors du Tour Auto (autoteasing sur la prochaine couverture de l’événement par blogautomobile). Le style multiplie les clins d’œil à la GT des années 60 avec un bonheur certain. RW renvoie aux initiales du mécène généreux acheteur américain.

275 RW Competizione

En conclusion, les Spécial Projects offrent un panel majoritairement alléchant, des sujets de discussion sans fin pour déterminer le caractère heureux de telle ou telle réalisation et bien sûr du travail pour les historiens de la marque dans les 50 années à venir. Nos enfants sauteront comme des cabris lorsque Peter Auto annoncera lors du 38ème concours de Chantilly la présence de la 458 MM Spéciale (bon, moi aussi, faut être honnête) et une photo de la 275 RW Competizione prise à la volée dans les rues de Monaco en 2029 fera le tour du web en moins de 24h (elle n’avait pas été vue publiquement depuis le concours de Pebble Beach de 2021).

On peut donc critiquer la ligne, le côté vénal, le mauvais goût de certains clients mais il faut avouer que Ferrari a, encore, ouvert un marché que les autres constructeurs ne copient pas pour l’instant, contrairement à celui des XX largement copié depuis. On attend donc avec une impatience certaine que Lamborghini ou Porsche suivent avec des propositions tout aussi ébouriffantes.

Crédits Photos : Nicolas Jeannier (Arthomobiles), Ferrari, unknown, Aston Martin, Pierre CLEMENCE