François Perrodo, le dernier gentleman driver ?

Je vous avoue, j’ai un peu hésité avant de m’attaquer à ce billet. Habituellement, je parle de voitures, de leurs caractéristiques, de leur positionnement marketing, du plaisir qu’elles procurent, que ce soit à leur volant ou simplement en les admirant au détour d’une rue ou d’un évènement. Cette fois, j’ai voulu m’intéresser à un être humain, François Perrodo.

Son nom est totalement inconnu du grand public. Il se murmurait depuis des années dans le petit cercle des grands malades mordus d’automobile comme moi. Un souffle qui signifiait un grand mystère, teinté de passion dévorante et d’une collection dont les contours visibles imposaient un grand respect.

Pourtant, l’homme pourrait bénéficier d’une notoriété certaine auprès de nos concitoyens. La fortune familiale est immense : les Perrodo contrôlent le plus grand pétrolier non côté d’Europe, le groupe Perenco. Créé et développé dans les années 70-80 par le père de François Perrodo, il pèse 6 milliards d’euros selon la dernière évaluation de Challenges. Cela place la famille dans le top 15 français, en compagnie d’un Bolloré, d’un Niel ou d’un Drahi, beaucoup (mais alors beaucoup) plus médiatiques. Dans une rarissime interview en 2017 (au Point), la volonté de discrétion transpire dans chaque réponse et commentaire du journaliste. La famille Perrodo n’est pas mondaine, pas médiatique et pas du tout show-off.

En revanche, bien que centrée sur le gérant d’entreprise, la passion de l’automobile était déjà un sujet dans cet article. Il se serait dit, au sein du groupe, que la danseuse du patron était tellement dévorante, qu’elle aurait un impact sur la bonne tenue de l’entreprise. Il avait aussi été question de l’acquisition récente d’une passionnante Clio Williams. On y reviendra.

Et pourtant, début 2021, il s’est passé quelque chose. Un compte Instagram @fanchracing sort de l’ombre pour mettre en avant les activités de pilote de François Perrodo. Depuis fort longtemps, le sujet de ce billet est actif sur les circuits d’endurance. D’abord en GT puis en LMP2 puis de de retour en GTAm depuis 2019 au sein du team AF Corse. Il se débrouille plutôt bien avec un titre en 2016 et en 2019. Il se débrouille tellement bien qu’il vient tout simplement de remporter les 24h du Mans. C’est cette victoire qui a fait germer en moi l’idée d’écrire. Mais en publiant autre chose que sa 488 GTE, @fanchracing attire un nouveau public, nettement plus nombreux et enthousiaste que celui des courses du WEC. 

Avec une incroyable photo d’une McLaren F1, sur le parking de l’Eurotunnel, une mouette négligemment posée sur le toit, notre ami a, un peu, cassé l’internet. Alors il a continué à dérouler les pièces passées et présentes de son impensable collection.

Ce qui était quelques mois auparavant une forme de secret d’initiés est montré au grand jour des réseaux sociaux. François Perrodo va ainsi publier régulièrement pour présenter ses voitures mais surtout en parler. C’est là qu’est tout l’intérêt de son compte. De nombreux, plus ou moins gros, collectionneurs sont déjà présents sur Instagram. On y croise également beaucoup de marchands aux goûts très sûrs. Mais les premiers trouvent toutes leurs voitures formidables et magiques tandis que les seconds sont là pour vendre.

Il ne faut pas longtemps pour constater que François Perrodo n’a pas développé son Instagram pour son ego personnel ou pour obtenir quelques réductions chez tel ou tel constructeur. S’il aime, il le dit, s’il n’aime pas, il le dit tout aussi clairement. Vous adorez l’Aston Martin GT8 ou la Ferrari Enzo ? Lui, non. Vous idolâtrez la Clio Williams, l’Alpine A110 ou la Ferrari  Monza ? Lui aussi. Vous considérez la McLaren F1 comme la 250 GTO des années 90 ? Lui en possède… trois : #04R nouvellement restaurée, #05R la célèbre César et #069 qu’il assorti à sa récente 250 GTO. 

La liste des automobiles passées dans ses garages est impressionnante : Miura, P1, 918 Spyder, 997 GT2RS, toute les supercars Ferrari, Monza, 959S, Diablo 6.0, Senna, 993 GT, Veyron Vitesse, Chiron Pur Sport, 675LT, MC12 Corsa, F12TdF, 599 GTO, 911 GT1 Evo, 250 GT SWB, 250 GT California, Carrera GT, Ford GT, EB110, 333SP, 910 ou 917K. Mais aussi Alpine A110, Clio Williams, Megane RS, Audi A1 Quattro, 250 GTI ou BMW M3 E30.

Au-delà de la litanie des modèles exceptionnels, deux éléments retiennent mon attention. Le premier, je l’ai déjà dit, c’est la liberté de ton. François Perrodo propose sa vision des automobiles qu’il a pu posséder. C’est direct, franc, hautement subjectif et totalement assumé. Nous avons la possibilité ici de lire ce qu’un pilote accompli ressent au volant. Je n’ai évidemment rien contre les journalistes automobiles professionnels. Ce sont de vrais professionnels, qui connaissent les autos, aiment conduire et proposent très souvent un avis pertinent. Mais leur métier dépend souvent du bon vouloir des marques et d’essais qui dépassent rarement 2 jours. Je garde en mémoire l’épisode de boycott de Mercedes envers Sport Auto pour une note jugée trop sévère par la marque. Vous me direz, que c’est pareil pour Blogautomobile. Oui … et non : aucun de nous n’est professionnel et ne dépend du site pour vivre.

Tout cela pour dire que François Perrodo offre un point de vue parfois très rafraichissant sur les marques, surtout du point de vue du client. De celui qui a payé une somme rondelette pour une voiture de rêve et qui ne comprend pas que le SAV ne suive pas. De celui qui doit subir les caprices de certains modèles à la fiabilité douteuse. Mais aussi, de celui qui n’aime rien de plus que de prendre quelques voitures, une bande de potes et d’aller parcourir quelques belles routes de France ou d’ailleurs. 

Le second point, c’est l’absence totale d’orgueil déplacé. J’ai volontairement découpé la liste des autos en 2 : les stars d’un côté et les voitures plus abordables de l’autre. Perrodo n’a aucun scrupule à expliquer que la meilleure voiture de sport actuelle, ce n’est pas la F8 ou la Senna. C’est simplement l’Alpine A110S. Il n’a aucun complexe à mettre en avant sa passion pour la Clio Williams ou la 205 GTI. Posséder les plus exceptionnelles voitures du monde ne l’empêche pas de reconnaître les immenses qualités de voitures plus modestes mais tout aussi passionnantes à piloter. 

Enfin, vous pourrez apprécier en suivant son compte un second degré bien présent. Perrodo est richissime, vainqueur des 24h du Mans mais peut poster une story avec une Garmin à 200€ pour singer les m’as-tu-vu qui pullulent sur Instagram à base de luxe ostentatoire et bien peu discret. Vous pourrez également noter qu’il a fait très régulièrement profiter la communauté des spotters de ses bijoux sans pour autant le dire. Depuis des années, François Perrodo prête ses automobiles lors d’événements ouverts au public. Il y participe également.

Sans le savoir, je l’avais déjà croisé et même pris en photo. Je me rends compte désormais qu’il m’a permis d’approcher à plusieurs reprises des voitures exceptionnelles que ce soit à Chantilly, Rétromobile, au Rallye de Paris ou chez McLaren à Saint Cloud (bon là, on le savait, @fanchracing était déjà ouvert). De même, Perrodo était place Vauban, le lendemain d’une victoire à Spa. C’est peu dire qu’il a joué le jeu en apportant MJ, sa Chiron Pur Sport, et sa McLaren F1. Chapeau bas.

Ma conclusion à ce rapide portrait ? Il faudrait plus de collectionneurs comme lui. En vrai, il y en a bien d’autres, plus ou moins discrets. Souvent de grands passionnés qui ouvrent parfois leurs portes. Même si ce qui est trop commun entraîne une certaine forme de lassitude, le partage avec tous ceux qui le souhaitent reste le meilleur moyen de vivre une passion. Espérons que François Perrodo continue à le faire à sa manière, atypique mais réjouissante.

Crédit Photos : Pierre Clémence – Toutes les voitures ici en photo apparaissent sur le profil de François Perrodo. C’est d’ailleurs lui-même au volant de la Porsche Carrera GT