Colin Chapman doit sûrement se retourner dans sa tombe avec la situation actuelle entre les deux Lotus. Pour mieux comprendre cette guerre fraternelle qui fait l’actualité,  commençons par un retour en arrière d’un peu plus de 60 ans:

C’est en 1948 que Chapman commence à bricoler des voitures : il crée la toute première Lotus sur la base d’un vieux châssis d’Austin Seven, la Lotus Mk1. L’année qui suivit, en 1949, Chapman engage la toute première Lotus sur circuit : la Mk2. C’est en 1952 qu’il conçoit la Mk6, voiture de course qui sera aussi homologuée pour la route. Suite au succès de la Mk6, Chapman crée en 1955 l’entité « Lotus Car » pour s’occuper des voitures de route. Ne voulant plus que ses Lotus soient engagées en compétition uniquement par des équipes indépendantes, il crée en 1957 le « Team Lotus ».  Et c’est dès l’année suivante que « Team Lotus » s’engage en Formule 1. Il faut bien comprendre que, à l’instar de Ferrari (voiture de série) et de la Scuderia Ferrari (branche compétition), ces deux entités sont séparées, car « Colin Chapman a toujours voulu protéger Lotus Cars des problèmes d’assurances et d’accidents pouvant affecter une équipe de course » selon David Hunt.

La suite, on la connaît : « Team Lotus » a engrangé 7 titres de champion du monde des constructeurs de F1, et a permis à 5 pilotes différents d’obtenir 6 titres de champion du monde des pilotes, et ce jusqu’en 1978. Entre 1983 et 1986, Lotus est motorisé par Renault : avec sa livré noire et or et l’un des plus célèbres pilotes au monde, Ayrton Senna, Lotus Renault continue de marquer les esprits.

C’est en 1986, 4 ans après la mort de Chapman, que General Motors rachète « Lotus Car ». « Team Lotus » ne fait pas partie du rachat et devient complètement indépendant, notamment au niveau du financement. « Lotus Car » passera entre plusieurs mains et finira par tomber sous le giron du malaisien Proton en 1996. « Team Lotus », quant à lui, agonise lentement jusqu’en 1994. En octobre 1994, David Hunt, le frère de l’ancien champion du monde James Hunt, rachète l’écurie de F1 pour tenter de la sauver. Malheureusement, après avoir fait les deux dernières courses de la saison 94, les caisses sont totalement vides et Team Lotus doit jeter l’éponge : c’est la fin d’une longue et faste époque pour Team Lotus. Malgré tout, David Hunt reste le propriétaire de la marque « Team Lotus ». Depuis 1996, Lotus Car/Proton a essayé de récupérer ce nom, via quelques actions en justice devant la cour anglaise, en vain.

Suite à l’appel d’offre de la FIA en 2009 pour l’entrée de nouvelles écuries dans le grand cirque de la Formule 1, et au retrait de BMW et Toyota en fin d’année, l’écurie de Tony Fernandes (un milliardaire malaisien), 1Malaysia F1 Team, est sélectionnée pour la saison 2010.  L’écurie courra sous la dénomination « Lotus Racing », motorisée par Cosworth. A ce moment là, « Lotus Car », poussé par l’Etat malaisien (propriétaire de Proton, qui est, rappelons le, propriétaire de Lotus Car), soutient l’équipe de Fernandes, en lui accordant la licence du nom « Lotus ». Fernandes veut alors réaliser un « rêve de gosse » : devenir le patron de Team Lotus motorisé par Renault. Il signe donc un contrat pour l’achat de moteurs Renault (qui sont au passage meilleurs que les moteurs Cosworth) pour quelques saisons et officialiser, fin septembre, le rachat de la marque « Team Lotus » à David Hunt, le dernier propriétaire d’un nom plus que spécial pour tous les fans de F1.

Et c’est quelques jours plus tard que tout ce complique. « Lotus Car », ou « Group Lotus », change d’avis et décide de ne plus s’affilier à l’équipe de Tony Fernandes en lui retirant le droit d’exploitation du nom « Lotus » (licence venant de Proton). Group Lotus s’engage même dans une action en justice pour empêcher 1Malaysia F1 Team d’utiliser le nom « Team Lotus ». D’après Proton, « Team Lotus » n’a jamais appartenu à Hunt, qui n’a donc pas pu le vendre à Fernandes. Selon le constructeur automobile malaisien, Fernandes s’est en plus rendu coupable « d’atteintes répétées à l’image de la marque Lotus », se référant aux résultats de l’écurie en 2010.

C’était l’arbre qui cachait la forêt : après de nombreuses rumeurs, Group Lotus et Genii Capital (à qui appartient en majorité Renault F1 Team, la minorité des parts restantes appartenant toujours à Renault) ont annoncé, mercredi dernier, le rachat par Group Lotus des actions « Renault F1 Team » détenues par Renault, le tout via Genii Capital. Renault redevient alors motoriste, position dont le constructeur français a plus profité par le passé que lors des sacres en 2005 et 2006, alors qu’il était totalement impliqué.

Analysons ça de plus près : pour Group Lotus, ce rachat pourrait permettre de promouvoir la future gamme présentée au mondial de l’automobile à Paris, non pas seulement en profitant de retombées médiatiques gratuites et offertes par l’équipe de Tony Fernandes, mais aussi en proposant des voitures issues des technologies de la Formule 1 à des clients HDG sûrement très exigents. Cette « certification » étant impossible sans un engagement réel de la part de Lotus Car en F1. Pourquoi ne pas racheter directement l’équipe de Fernandes dans ce cas ? Tout d’abord, le milliardaire malaisien ne voudra sûrement jamais revendre son équipe aussi tôt, mais surtout parce que « si vous voulez partir de zéro, c’est un exercice qui coûte bien plus cher au final. Peut-être qu’il y a plus de satisfaction en partant d’une nouvelle équipe pour certaines personnes mais je pense qu’on ne peut pas se permettre de perdre du temps et de l’argent à faire passer une équipe de débutante à victorieuse » d’après Dany Bahar, le CEO de Group Lotus.

Quid de « Team Lotus » pour l’année 2011 ? Fernandes et son équipe pourrait bien sortir vainqueur des actions légales  entreprises en Malaisie : en effet, en utilisant « Lotus Renault GP » comme nom, et non l’appellation  « Team Lotus Renault », Group Lotus avoue en partie que Fernandes est bien le détenteur de « Team Lotus ». Fernandes a ainsi écrit sur son Twitter « Dany Bahar nous a fait une belle faveur. Je ne me suis jamais aussi bien senti pour notre futur et celui de Team Lotus. » Dans ce cas de figure, on se dirige vers une saison 2011 avec quatre Lotus : « Quatre, c’est mieux que deux » d’après Bahar.

Gageons que Bernie Ecclestone ne laissera pas ce scénario arriver, apportant beaucoup trop de confusions dans les esprits des spectateurs, mais aussi beaucoup de quiproquo chez les commentateurs. Seules distinctions possibles en course : les livrées, qui seront finalement différentes. Team Lotus avait annoncé qu’il réutiliserait les couleurs historiques de l’association entre Lotus et Renault, le noir et l’or. Mais suite à l’annonce de l’arrivée de Lotus Renault GP, qui utilisera la livrée historique, les fans de Team Lotus ont voté à 77% pour que la livrée verte et jaune de l’année 2010 soit conservée.

On peut quand même se poser quelques questions sur cette étrange histoire. Tout d’abord, quel bénéfice peut réellement en tirer Fernandes, qui va faire la pub pour un constructeur qui n’aura pas hésité à lui mettre un couteau dans le dos dès que possible ? Group Lotus ne ressort-il pas comme le grand méchant de l’histoire, alors que Team Lotus avait accumulé un certain capital sympathie au près des fans pendant la saison 2010 ? Group Lotus n’aurait-il pas pu jouer la carte d’un plus grand rapprochement avec Team Lotus, afin de mieux capter les retombées médiatiques ? L’avenir nous le dira peut-être.