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Le récent salon de Genève l’a encore prouvé : les carrossiers italiens ne sont plus que l’ombre d’eux même. Les grandes gloires d’antan ont disparu, ou ont considérablement réduit leurs activités…  sauf Touring Superleggera.. 

Bertone : faillite et fermeture en 2014

ItalDesign Giugiaro : racheté par VAG en 2010 (Lamborghini Holding S.p.A. pour être précis). Depuis, ses rares productions sont bien fades, pour témoin cette GEA exposée à Genève

Pininfarina : a cessé toute production industrielle en série, sa signature devient bien rare, y compris chez son plus fidèle client, Ferrari. Les F12berlinetta et LaFerrari ont par exemple été dessinées en interne. Exception notoire : la nouvelle 488GTB, recyclage du dessin de la 458 Italia. A Genève, Pininfarina a montré la version « de série » de la Sergio, appelée à être construite à 6 exemplaires. Exercice pas très convaincant de recarrossage d’une 458, cette Sergio est hélas trop éloignée du concept éponyme pour être vraiment intéressante.

Zagato : quelques concepts disons… assez « particuliers » (Lamborghini 5-95 par exemple) et quelques rares dessins produits, notamment pour Aston Martin

L’âge d’or est donc bien terminé pour ces ateliers de rêve. Les grands constructeurs ont dorénavant tous internalisé leurs bureau de design et il reste peu de place pour les indépendants. Mais il reste malgré tout encore un petit designer qui arrive à tirer son épingle du jeu : Touring Superleggera.

Un peu d’histoire

La Carrozeria Touring (sans « Superleggera ») est née au milieu des années 20 dans la banlieue milanaise. Comme de nombreux autres carrossiers de l’époque, son activité principale consiste à « habiller » les chassis des grands constructeurs transalpins tels que Isotta-Fraschini, Alfa Romeo ou FIAT. Touring achète très vite les droits d’exploitation de la licence Weyman, ce qui scelle son avenir jusque dans les années 60. La licence Weyman est une méthode de construction particulière dans laquelle le châssis séparé devait être la pièce la plus rigide d’une automobile, tous les éléments de carrosserie étant simplement rapportés dessus en conservant une certaine souplesse, l’étanchéité étant assurée par des joints souples.

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La carrosserie n’était par conséquent plus obligatoirement métallique, mais pouvait être en cuir, tissus enduit ou tout autre matériau souple et résistant . Avantages principaux de cette méthode : plus grande liberté dans le dessin de la carrosserie (car les éléments ne sont plus porteurs), et plus grande légèreté car leur résistance peut être moindre. Le summum de cette méthode sera atteint avec l’Alfa Romeo 6C 1750 « Flying Star » de 1931, révolutionnaire pour l’époque.

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Les limites de la licence Weyman sont cependant rapidement atteintes. La grande liberté stylistique et la légèreté ne masquent pas les grands défauts du procédé : fragilité des panneaux de carrosserie en cas de choc, vieillissement prématuré face aux intempéries, etc… Les ingénieurs de Touring, et notamment Felice Bianchi Anderloni le fondateur de l’officine, cherchent une solution et aboutissent en 1937 à la méthode brevetée Superleggera. Elle consiste à créer une ossature entièrement métallique en fins tubes soudés, sur laquelle les éléments de carrosserie seront formés à la main et fixés. L’ossature sera construite à partir d’un matériau relativement nouveau pour l’automobile : un alliage d’aluminium, nommé Duraluminium, alliant légèreté et résistance. La construction Superleggera allie tous les avantages : légère, résistante, rigide. Un châssis séparé reste indispensable, ne serait-ce que pour accueillir les éléments mécaniques et suspensions. Ce sera l’apogée de Touring et ses plus belles créations, telles que cette Alfa 6C2500 Sport Berlinetta vue dernièrement à Paris par exemple.

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La guerre vient mettre une parenthèse aux activités industrielles, mais Touring repart de plus belle à l’issue du conflit. Le procédé Superleggera est vendu sous licence à Bristol et Aston Martin, ce dernier faisant aussi dessiner sa fameuse DB5 par Touring. Maserati fait carrosser sa superbe 3500GT et Ferrucio Lamborghini fera aussi appel au carrossier pour sa première voiture, la 350GT (et la 400GT dérivée). Petit clin d’oeil de Touring à son histoire : cette unique exemplaire de Lamboghini 400GT Flying Star 2, dévoilée en 1966.

Il s’agit d’une des dernières créations du carrossier, car les affaires vont mal. Le procédé Superleggera est long à mettre en oeuvre et coûteux. Les constructeurs font dorénavant appel à la construction monocoque, rendant le Superleggera obsolète. Touring, pour répondre à une importante commande du groupe britannique Rootes, investit dans une nouvelle usine. Las ! Rootes fait faillite, plus de commande du siècle. Touring ne peut plus assumer ses dettes et fait faillite à son tour en à la toute fin de 1966.

La renaissance

2006, 40 ans plus tard, Touring renaît. Le holding industriel Zeta Europe B.V., également propriétaire du fabricant de roues Borrani et de la Carrozerria Granturismo, rachète les droits d’exploitation de la marque Touring et renomme l’atelier Touring Superleggera. A la direction du bureau de style, un jeune designer belge : Louis de Fabribeckers, né en 1977. Les activités de Touring seront maintenant la restauration d’anciennes carrosseries, la conception de prototypes et la réalisation de toutes petites séries. Bien loin de l’activité industrielle du Touring d’antan, mais il faut être pragmatique si l’on veut survivre.

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La première oeuvre de Touring en 2006 est un formidable clin d’oeil à la bande dessinée franco-belge : la Turbotraction 2 de Spirou ! Cette commande très spéciale d’un client, exemplaire unique, est une évocation à peine modernisée de la voiture dessinée par Franquin. Les réalisations suivantes sont moins spectaculaires et moins inspirées : Maserati Bellagio Fastback (2006), Bentley Continental Flying Star (décidément !) en 2010 et Maserati A8 GCS Berlinetta (en 2006). Seule cette dernière a un intérêt en terme de design. Bien qu’à mon sens encore un peu pataude, elle contient déjà les germes des plus récentes réalisations de Touring. Il s’agit d’une évocation actualisée des Maserati A6 GCS des années 50, reprenant quasiment trait pour trait les proportions de son aînée.

2011 marque la première réalisation pour un constructeur avec la Gumpert Tornante présentée à Genève. Version à peine assagie de l’Apollo du petit artisan allemand, elle était une supercar réaliste qui aurait pu avoir en certain succès. Hélas, Gumpert a fait faillite et le projet est resté sans suites.

Mais la véritable renaissance du style Touring vient à Genève en 2012 avec la présentation de la Disco Volante. Inspirée de l’Alfa Romeo C52 Disco Volante de 1952, elle en est une interprétation actualisée et modernisée, tout en fluidité et élégance. Un vrai coup de maître, acclamée partout dans le petit monde du design automobile. Basée mécaniquement sur une Alfa Romeo 8C, une production en petite série a été lancée par Touring, sur commande uniquement.

2014 : révélation au concours d’élégance de la Villa d’Este de mon petit chouchou, la Mini Superleggera Vision. Un magnifique petit roaster électrique sur base d’une Mini rallongée. Encore une fois, l’inspiration du passé est présente partout, mais modernisée, actualisée, épurée, sans jamais céder au rétro design à outrance comme la première génération de la New Beetle. Seule l’aileron arrière vertical, rappelant les Jaguar D-Type est peut être de trop. Le crédo de Louis de Fabribeckers est « pour créer le futur, il faut bien connaître et maîtriser le passé« . Je ne peux qu’être d’accord avec lui, tant ses dernières réalisations sont matures et abouties.

Pour revenir à la Mini Superleggera, elle fut élaborée en collaboration avec le centre de design de Mini, en vue d’une possible industrialisation. Et là, les choses se compliquent, car de confirmations en démentis, on ne sait toujours pas si un avenir sera donné à ce joli petit roadster. Mini souhaiterait rationaliser sa gamme en diminuant le nombre de modèles ce qui exclurait certains dérivés « de niche ». Mini/BMW, si vous nous lisez, produisez la ! Vous tenez là une belle concurrente pour la Mazda MX5 / Fiat 124 Spider.

Dernier modèle en date de Touring : la Berlinetta Lusso, dévoilée à Genève. Subtil exercice de recarrossage d’une Ferrari F12berlinetta, Touring réussit le tour de force de revenir aux fondamentaux des rugbymen carrossiers italiens : un design sur mesure sur un châssis prestigieux. De nombreuses influences du passé pas si lointain de Ferrari sont présentes : on peut y noter des airs de ressemblance avec une 612 Scaglietti ou même d’une 599GTB pour les arches de pavillon. La F12 d’origine est agressive, acérée. la Lusso est tout en douceur et en courbes. Du très beau travail encore une fois ! Selon les dernières informations, Touring prévoirait là aussi une production en très petite série. Croisons les doigts !

 

En face de Touring et de Louis de Fabribeckers, les autres carrossiers indépendants font grise mine, il faut l’avouer. Souhaitons une longue vie à cet artisan, au sens noble du terme !

Crédits photos : Ugo Missana, Régis Krol, Pininfarina, Touring Superleggera, Zagato