Voguant allègrement sur la vogue actuelle du rétro design, le petit carrossier Ares Design vient de faire parler de lui en proposant rien moins qu’une version actualisée de la mythique Ferrari 250 GTO. Retour sur sa courte histoire.

A l’origine d’Ares Design, il y a un homme : Dany Bahar. Loin d’être un inconnu total, le citoyen suisse d’origine turque a déjà un passé chargé dans le domaine automobile (ou même un passif pour certains). Après avoir débuté sa carrière dans divers domaines liés au marketing sportif, il prend un tournant important en entrant en 2003 chez Red Bull où il va superviser la création des écuries de Formule 1 Red Bull et Torro Rosso aux côtés de Dietrich Mateschitz. En 2007, il passe à l’étape suivante en arrivant chez Ferrari où il devient “Senior Vice President” en charge de la marque et de sa commercialisation.

L’ascension ne s’arrête pas là car Dany Bahar devient en 2009 le CEO de Lotus. La respectable firme britannique appartient alors au malaisien Proton et perd chroniquement de l’argent depuis 15 ans. Bahar arrive en sauveur, sans pourtant avoir d’expérience préalable à la tête d’une société industrielle.

En quelques mois seulement, il va mettre sur pied un spectaculaire plan de redressement qui sera révélé au Salon de Paris 2010. A cette occasion, seront présentés 5 (cinq !) nouveaux modèles : Elise, Elan, Esprit, Eterne et Elite. Aucun des modèles n’est roulant ou fonctionnel, il ne s’agit que de maquettes. Encore aujourd’hui, en dehors de l’Eterne qui est une berline 5 portes, je suis incapable de distinguer l’une de l’autre. Quasiment toutes basées sur le même dessin, sans vrai trait distinctif et équipées de motorisations sorties de nulle part. Elles pourraient porter n’importe quel badge autre que Lotus, tant elles étaient éloignées des valeurs de la marque. Colin Chapman devait faire des loopings dans sa tombe en voyant ça (d’ailleurs il doit être sur orbite depuis l’annonce d’un prochain SUV Lotus) .

Un coup d’esbroufe ? Une tentative d’en mettre plein la vue pour d’éventuels investisseurs, ou un réel plan industriel ? Toujours est-il que pas grand monde ne croit à la réalité de cet ambitieux projet à l’époque et que les ventes de la marque chutent encore plus. Dany Bahar continue pourtant, droit dans ses bottes, à creuser les dettes de Lotus et à prendre des décisions surprenantes comme la nomination en 2011 du rappeur Swiss Beatz en tant que vice-président en charge du design créatif et du marketing. Vous ne savez pas qui est Swiss Beatz ? Moi non plus, c’est dire l’importance de son empreinte dans le monde musical.

En 2012, c’est la fin de la récré. Proton a été racheté par une entreprise d’état malaisienne, DRB-Hicom, qui envoie illico une équipe d’audit interne et autres experts comptables en costard gris pour étudier la situation de Lotus. Leur verdict ne tarde pas à tomber et c’est du brutal : Dany Bahar est tout simplement viré en juin 2012, accusé d’avoir piqué dans la caisse pour ses besoins personnels (on parle alors de travaux dans des demeures appartenant à Bahar et de restauration d’une Esprit V8). Lotus accumule alors 200 M£ de dettes et aucun des projets de Paris n’a abouti en série, même si le développement de l’Esprit a plutôt bien avancé. S’ensuit alors une longue série de procès entre Bahar et DRB-Hicom qui se concluront en mai 2014 par un accord amiable, dont les termes exacts sont restés secrets, mais qui seraient plutôt favorables à Dany Bahar.

Il en profite pour lancer sa propre société dans le domaine de l’automobile :  Ares, du nom du dieu latin de la guerre (message très subliminal…). A la tête de la société : Waleed Al-Ghafari, homme d’affaires canadien d’origine dubaïote en tant que Président et bien sûr Dany Bahar dans le rôle du CEO. Ares s’installe au cœur historique du design mondial : Modène, en Italie, dans un immeuble flambant neuf. Son ambition au départ est l’amélioration et la personnalisation de modèles existants. Autrement dit : du tuning. Dany Bahar a des goûts personnels un peu “flamboyants” et un carnet d’adresses bien fourni, ce qui va lui permettre de démarrer son entreprise, en ayant embarqué avec lui plusieurs transfuges venus de chez Lotus. Sans surprise, les premiers clients viennent du Moyen Orient, région au pouvoir d’achat sans limite et au goût immodéré pour la personnalisation. Quoi de plus rageant en effet que d’avoir la même Lamborghini que son voisin ? Les modèles proposés par Ares sont équivalents à ce qui se fait ailleurs, chez Mansory, Fab Design et consorts. Si cela s’était arrêté là, nous n’en aurions même pas parlé tant ce sujet présente peu d’intérêt.

Ce qui est bien plus intéressant, c’est que Ares a très tôt développé un département de design baptisé au départ Ares Concept. Les débuts sont peu glorieux (de laides versions shooting brake d’Aston Martin Rapide ou Bentley), mais les designers maison ont très vite des idées plus originales avec un SUV sur base de Bentley Mulsanne (le projet date d’avant le Bentayga) ou des transformations plutôt radicales (et d’un goût douteux) sur base de Mercedes G. Tous ces projets sont globalement restés à l’état de rendus 3D jusqu’à ce que Ares (rebaptisé entre temps Ares Design) ne révèle une création plus intéressante : une Bentley Mulsanne Coupé.

Une très belle idée, venant rendre hommage à la Brooklands (une des plus belles voitures du monde à mon avis). L’étude va passer le cap de la production et devenir réelle. Le travail fourni est remarquable et digne des meilleurs carrossiers “à l’ancienne”. Le point de départ est bien sûr une berline Mulsanne, découpée, tronçonnée, aux portes redessinées et allongées pour préserver la ligne. Le toit est redessiné lui aussi et s’achève dorénavant en pente douce pour parfaitement s’intégrer à la malle.

Réussite esthétique complète, qui s’accompagne d’un habitacle redessiné et adapté. Ares effectue la conversion sur une Mulsanne fournie par les clients disposés à dépenser un minimum de 400 000 € pour la transformation seule, hors options de personnalisation supplémentaire. La Mulsanne Coupé existe bel et bien “pour de vrai”, et les premiers exemplaires clients commencent à se voir.

Autre projet de niche à aboutir en série : une Porsche 911 GT3 RS Targa, inexistante au catalogue officiel de la marque. Là aussi le résultat est de très bonne qualité visuelle, et Ares va même un peu plus loin en modifiant aussi radicalement le moteur. Le flat 6 de 3 litres est ainsi équipé d’un turbo ( ! ) et de quelques autres pièces provenant de la gamme Porsche. Le résultat est une sorte d’hybride, plus vraiment GT3, mais pas GT2 ni Turbo, mais surtout Targa. Moins spectaculaire, mais néanmoins intéressante, un peu dans l’esprit de ce que fait Ruf avec sa Turbo Florio.

Là où Ares va carrément dans le sens du marché actuel, c’est sur plusieurs modèles encore en développement, voire n’existant qu’à l’état de croquis au sein de son nouveau département Legends Reborn. Premier d’entre deux : le Project Panther.

Ares revisite ici la fameuse et brutale De Tomaso Pantera en modernisant son dessin. La base technique, bien que jamais mentionnée, ne laisse aucun doute : une Lamborghini Huracan se cache sous ces lignes finalement assez proches de l’originale. Les proportions de la carrosserie en fibre de carbone sont conservées, ainsi que les phares rétractables, so 70’s !

L’habitacle est quant à lui totalement modifié, selon les goûts du client qui confiera sa Huracan à Ares, même si l’on reconnaît facilement le bouton de démarrage et les combiné d’instrumentation. Le comportement routier et surtout le son de la Panther seront sans doute très différent de ceux de sa brutale aïeule. Ares prévoit de construire seulement 10 exemplaire de la Panther, dont les prototypes ont commencé à circuler.

Encouragé par ses premiers succès, Ares Design fait feu de tout bois avec beaucoup de projets, essentiellement tournés vers la renaissance de modèles mythiques. C’est ainsi que le studio a annoncé coup sur coup :

  • la “Project Pony”, réinterprétation moderne de la Ferrari 365 GT4 2+2 / 400 / 412. La voiture donneuse est ici une Ferrari GTC4 Lusso. Le projet va donc transformer un break de chasse en coupé, ce qui est plutôt original comme démarche. Les esquisses sont plutôt prometteuses (à condition d’aimer la Ferrari 412 !).

  • la Project Wami, hommage aux Maserati des années 50 telles que l’ A6G/2000 Spyder dont elle reprend très fidèlement les lignes, sans vraiment les moderniser. La voiture donneuse n’est pas encore identifiée pour ce projet, qui n’est pas forcément le plus intéressant.
  • le projet qui vient de faire parler de Ares : une réinterprétation moderne de la Ferrari 250 GTO. La base technique sera ici une Ferrari f12berlinetta ou une 812 Superfast, qu’Ares convertira en une silhouette de 250 GTO, plutôt bien dessinée et respectant l’esprit du mythique ancêtre. Ares répond avec ce modèle à une demande isolée d’un client, mais ne s’interdit pas d’en produire un lot de 10 exemplaires supplémentaires. Si du moins Ferrari l’y autorise ! Le prix de vente estimé dépassera le million d’Euros

Nul doute qu’Ares a encore d’autres projets sous le coude, qu’il s’agisse de transformation radicale ou d’évocation rétro (nous n’avons même pas parlé des restomods sur base de Corvette Stingray ou de Porsche 964 Targa !). Et à l’heure où le le retour en arrière a le vent en poupe chez tous les constructeurs de prestige (Ferrari SP1 et SP2 Monza, Porsche 935 et autres continuations chez Aston Martin et Jaguar), il serait bien bête de passer à côté du phénomène en vogue chez nos amis fortunés et de ne pas en profiter, jusqu’au prochain revirement de tendance. Après tout, la respectée Carrozzeria Touring Superleggera menée par Louis de Fabribeckers n’agit pas autrement avec ses Disco Volante ou autres Sciadipersia.

Crédits photos : Lotus Cars, Ares Design, Raphaël Belly, RM Sotheby’s, Régis Krol