Trois ans déjà que Peter Auto nous offre sa vision du traditionnel concours d’élégance automobile dans le cadre splendide du château de Chantilly. L’événement a trouvé sa place au sein du grand cirque mondial grâce à un savant mélange de luxe, d’artisanat, de décontraction, de mécanique  anciennes et d’une touche de french flair. Pour cette quatrième édition, la barre était haute et la concurrence farouche : le Goodwood Revival et les célébrations du 70e anniversaire de Ferrari à Maranello se disputent les faveurs des collectionneurs durant le même weekend.

C’est pourtant bel et bien Peter Auto qui dégaine le premier avant l’été en annonçant 5 classes dédiées et une trentaine de Ferrari ayant courru les 24h du Mans. En moins d’une heure, la toile se déchaîne et loue l’exploit.

Alors, cette quatrième édition fut-elle à la hauteur des espérances folles placées en elle? Réponse en trois actes.

Acte I : les rallyes

Commençons par ce qui fâche : la déception qui a gagné l’ensemble des suiveurs du rallye des supercars. Il faut dire que la barre était haute et les espérances majeures. La première mouture nous ayant gratifié d’un plateau aussi inattendu que d’un niveau dantesque, nous nous attendions à un véritable feu d’artifice. Hormis la présence du club SLR, il n’en fut malheureusement rien. Une Bugatti EB110, une F40 évocation LM, un concept Sbarro sur base de Ferrari 456GT, une Dodge Viper ACR et une sublime Aston Martin V12 Vantage emmenée par un marchand… et puis c’est tout. Dans l’absolu, c’est plutôt pas mal mais après la P1 GTR et ses petites copines, c’est objectivement une classe en dessous. Adieu les 10 Veyron annoncées et bye bye nos espoirs de Chiron et de 996 GT1 aux couleurs de l’Ecosse. À nouveau, le calendrier aura sûrement fait des dégats avec la tenue 6 jours plus tôt d’un meeting en Suisse de ce qui aurait pu (dû?) être ce deuxième rallye.

Comme un seul homme, la team Blog Automobile a privilegié le parcours Supercars, nous aurions dû choisir le parcours Classic. Le déjeuner en commun nous permettra de rejoindre, sous une pluie diluvienne, l’ensemble des participants. Saluons ici la passion des pilotes et passagers (surtout eux qui n’ont même pas le plaisir de prendre le volant) des découvrables des années 50 et 60 qui affrontent les éléments dans des voitures dénuées de toute protection contre l’eau avec pour seule récompense un petit point bonus (sur une centaine distribués) lors du concours du lendemain.

Ferrari 250 TR 58, 365 GTB/4 Gr IV, 250 GT California Spider LWB, et 250 GTO 64, BMW 507, Alfa 6C auront parcouru les routes champêtres de l’Oise avant de rejoindre les pelouses Lenôtre en début d’après-midi. Leurs descendantes plus puissantes se sont retrouvées sur le circuit de Mortefontaine histoire de se dégourdir les soupapes le temps de quelques tours.

 

Acte II : le concours d’élégance

Ouvert aux concepts cars au sens très large du thème (voir sur ce point la justification un peu embarrassée du nouveau speaker Max Girardo, plutôt excellent par ailleurs), le concours d’élégance met en compétition cette année 2 concepts (Renault Trezor et Citroën CXperience), 1 voiture unique (DS7 Crossback présidentielle), 1 voiture de très petite série (Aston Martin Vanquish Volante Zagato) et une voiture de nettement plus grande série (McLaren 720S).

Comme le veux la reprise de la tradition, les concepts sont accompagnés d’un mannequin habillé pour l’occasion par une grande maison de couture. Sur ce point, il faut avouer que la présentation fut de qualité (meilleure que les années passées à mon goût) et d’une certaine cohérence avec une mention spéciale pour la robe signée Eymeric François, bien aidé par le thème de la DS. En parlant de DS, la jeune marque en légitime quête d’image nous a apporté 5 voitures présidentielles : DS 1PR 75, DS19, DS Prestige, SM 4 portes cabriolet, DS5. Ne manquaient que De Gaulle, Pompidou, VGE et Hollande pour un tableau complet. Une belle image pour les amateurs de véhicules à histoires.

Après ce qui a paru une longue délibération en bas de la tribune d’honneur au milieu de photographes pressants, le jury, n’arrivant probablement pas à un compromis acceptable, décide d’un double prix pour Renault et Citroën. Saluons ici la victoire amplement méritée de Trezor. Le couple auto/mannequin était parfait et la ligne de de la GT futuriste fera date. Après Dezir et ses variations largement saluées par la presse et le public, Laurens Van den Acker signe un chef d’œuvre de style.

Intermède : la vente Bohnams, les clubs et les visiteurs

C’est desormais un passage obligé : pas d’événement de classe internationale sans sa ou ses ventes aux enchères associées. C’est de nouveau Bonhams qui profitera de l’appel d’air offert par le concours pour disperser aux quatre vents quelques automobiles de qualité. Trois points d’orgue pour la maison de vente : une très belle Maserati 3500GT Spyder (vendue 667 500€ hors charges), une réplique de 300 SLS sur base de 300SL (invendue, le marché n’aime pas trop l’absence d’authenticité actuellement) et un ovni en forme d’œuf sur base de Ferrari 328 immatriculé et prêt à prendre la route. La Conciso, vendue 115 000€, soit grosso modo le prix du modèle d’origine, est une étude de style allemande (Michalak) dont la philosophie se résume à la route, rien que la route. Lointain hommage aux barquettes Touring ayant marqué l’histoire de Ferrari, elle offre même deux rangements pour les casques amménagés dans les portières.

Quelques belles pièces par ailleurs comme une Porsche 993 Carrera RS que Régis n’a pas pu enchérir et pourtant invendue ou une rare Aston Martin DB2 Volante (98 exemplaires, 402 500€). Deux tiers des lots ont été vendus mais la quasi totalité des grosses estimations est restée sur le carreau. Depuis le temps que l’on annonce la fin de l’euphorie, pas de réel signe tangible encore cette fois…

 

Rejoindre la tente Bonhams nécessite de flâner dans les jardins et allées du parc ce qui reste la meilleure option pour profiter de l’ambiance du concours. C’est en allant un peu plus loin que les parterres un peu froids du concours d’état, en se mêlant aux nombreux clubs et passionnés qu’Art et Élégance se vivent le mieux. Entre les Rolls Royce bichonnés ou restaurées avec minutie, au long des piques-niques organisés ou improvisés, les discussions se créent avec aisance, toujours dans un état d’esprit joyeux et détendu qui fait la marque de fabrique du concours depuis sa création. Allongés dans l’herbe, on se restaure en commentant ici la rare Porsche 912 (la 911 à 4 cylindres), la cette Bentley Azure, où encore une DS par  Chapron. Cette année, c’est le Fiat Fan Club qui remporte le Grand Prix. Pourtant instalé à l’entrée du château, lieu moins bucolique que les prairies alentour, le club a su proposer une mise en scène capable de séduire le jury. Les déclinaisons infinies de 500 et 600 n’y sont pas étrangères.

C’est d’ailleurs au milieu de ce déploiement de petites italiennes que l’on trouvait l’un des mystères de cette édition : une Ferrari 250 GT SWB California Spider dont l’authenticité fait encore débat sur la toile à l’heure où j’écris ces lignes. Cabriolet emblématique des 50’s, l’apparition d’un exemplaire a priori peu connu des tifosi ravive le débat sur les multiples répliques parcourant les routes et parfois les pelouses des concours. Pas de polémique cette fois puisque non participante : les spectateurs auront simplement pu admirer, a minima, une évocation réussie d’un mythe italien. Le débat aux puristes, le plaisir des yeux aux autres, n’est-ce pas là l’essentiel?

Terminons cet intermède par un rapide détour  dans les parkings alentours pour y dénicher quelques beaux modèles qui plaisent aux petits accompagnants des grandes personnes : Porsche 991 R, 991 GT3 RS et 997 GT3 RS 4.0, Ford GT, Morgan Aeromax et dérivés, McLaren 720S (populaire vu les mouvements de foule créés). Du beau monde.

Acte III : le concours d’état

Comme pour toute pièce bien écrite, il faut un final en forme de feu d’artifice. À défaut d’illuminer le canal et les douves de Chantilly, Peter Auto nous a gratifié d’un concours d’état de très haute volée. Le plateau plus réduit que les années précédentes n’en était que plus qualitatif.

16 classes dont 5 dédiées à l’histoire du Cheval Cabré et des 24h du Mans, une classe pour les Bugatti Type 57, une autre pour les duo avec voiture d’enfant, une classe pour le carrossier Pourtout… Il y en avait pour tous les goûts, avant-guerre et après-guerre, sages berlines et bêtes de course, trésor inestimable et modèle (presque) accessible.

Deux coups de coeur évidents pour ma part : la Bugatti 57SC Atlantic et le plateau rouge italien.

La Bugatti mérite que l’on s’y attarde un peu.  Il s’agit, sans excès d’enthousiasme, de l’une des plus importante voiture d’avant-guerre. Dessinée par le brillantissime Jean Bugatti, elle sublime les traits distinctifs chers à la marque. Initiallement concue dans un métal finalement quasiment impossible à usiner, de la kryptonite l’elektron, le prototype ne pouvait être soudé. Il a donc fallu lui créer cette arrête dorsale pour riveter les deux moitiés de la coque. Bien que finalement en acier, l’idée fut conservée. Jetez un œil à la Chiron, vous y trouverez un subtile hommage. La 57SC Atlantic est toutefois aussi légère, aérienne et petite que la Chiron est massive et un peu lourde stylistiquement. Le charisme est commun mais avec des recettes diamétralement opposées.

L’Atlantic a été produite à trois malheureux exemplaires. Celui qui nous fut offert ici appartient à l’immense collectionneur Peter Mullin (vainqueur du Best of Show de Chantilly en 2014). Un autre est entre les mains de Ralph Lauren (qui s’en sert de temps en temps, si!). Un dernier fut détruit par un train près de Bordeaux. Ses pièces récupérées plusieurs années plus tard on servit de pretexte pour une reconstruction (présentée deux fois à Rétromobile) à l’histoire parfois confuse. Pourquoi un tel développement me direz-vous? Premièrement, parce que Peter Mullin repart avec un deuxième Best of Show et qu’il aurait été surprenant qu’il en fut autrement. Deuxièmement, parce que certains aiment juger les voitures à l’aune de leur valeur marchande : si Ralph a besoin de se refaire et qu’il souhaite se séparer de ce qui est semble-t-il sa préférée, il devrait pouvoir en tirer entre 50 et 80 millions de dollars US. Pour mémoire, la dernière enchère de 250 GTO s’est conclue à 35 petits millions. Pas assez cher mon fils.

Transition toute trouvée vers l’autre classe reine : les Ferrari 250. Retenez votre souffle, c’est parti : GTO 62, GTO 64, California LWB, SWB, SWB Sperimentale, Breadvan. Fin du game diraient les plus jeunes. Les curieux admirent bouches bées, les amateurs se régalent, les passionnés applaudissent la prouesse et les porschistes boudent dans leur coin (ça manque de 917 en magnesium tout ça, ça n’a plus gagné depuis 1965, et blablabla…). La légende Nick Mason apprécie quant à lui la mécanique d’une GTO qui n’est pas la sienne.

1965 d’ailleurs est juste à côté avec la 250LM, from France, please. Elle cotoye la sublime 312P et une paire de 512 M et S. Vous en avez déjà assez? Il reste trois classes : F40 LM, 365 GTB/4 Daytona, Dino 206S, 275/330P, 250 TR 58… Cette dernière repart d’ailleurs avec le Best of Show après-guerre. Châssis mené à la victoire en 1958 par Phil Hill, elle faisait légitimement partie du petit cercle des favorites.

Comme tous les ans, les heures défilent rapidement. On se perd à détailler du regard les ailes sculptées au marteau, les courroies de cuir et les rivets. La fin de journée approche, l’heure du tombé de rideau avec elle.

Comme tous les ans, on regrette de ne pas avoir apprécié à leur juste valeur certains modèles plus atypiques et tout aussi rares : les woodies, les électriques ou les barquettes « Ecceterini », ces petits constructeurs sans moyens et souvent oubliés qui font le charme des concentrations comme celle-ci.

Comme toute pièce de théâtre bien écrite, Art et Elégance 2017 aura allumé l’éclair de la passion et du rêve au fond des yeux des petits et grands. On reviendra.

Crédit Photos : Ugo Missana, Pierre Clémence