Il y a des essais dont on se réjouit plusieurs semaines à l’avance. On s’imagine des sensations, on pense à la destination, on réfléchit au contenu que l’on va bien pouvoir vous proposer, comment l’on va aborder le sujet, mais surtout lorsqu’il s’agit d’une voiture sportive, on commence à scruter la météo bien en avance en priant tous les Dieux  quels qu’ils soient. S’il y en a, ils ne m’ont en tout cas pas entendu. Car c’est sous une neige battante que la forêt noire a décidé de s’offrir à nous pour découvrir une espèce en voie de disparition, un V10 atmosphérique, celui de l’Audi R8 V10 Performance.

Super-quattro 

Quelques faits d’histoire avant de se concentrer sur notre dévolue R8 Jaune Vegas. Audi laisse entrevoir l’arrivée d’une supercar à moteur central arrière dès 2003, année de présentation de la “Le Mans Quattro” qui préfigure la version de série, elle-même dévoilée en 2006 au mondial de Paris (lorsque le salon intéressait encore les constructeurs premium). Équipée d’un moteur V8 maison développant la bagatelle de 420 ch, la R8 voit dès 2009 ses entrailles s’agrandir et inaugure le V10 FSI. S’en suit un restylage en 2012 avant la présentation à Genève en 2015 de la deuxième génération, uniquement disponible avec le V10 5.2 L FSI proposé en deux niveaux de puissance : 540 ch et 610 ch pour la version “Plus”. La nouvelle structure “Audi Space Frame”, faite d’aluminium et de carbone assure une légèreté honorable pour une supercar de ce gabarit et surtout, dotée de 4 roues motrices. 2019 est pour Audi l’occasion de fêter les 10 ans de l’arrivée du V10 sous le capot de la R8 via une série spéciale limitée à 222 exemplaires dans le monde baptisée “Decennium”, mais aussi de proposer à son produit phare une petite cure de jouvence bien méritée.

Petit poussin devenu grand

Entamant sa quatorzième année de production, la R8 ne fait plus figure d’outsider depuis longtemps et compte parmi les prétendantes connues et respectées dans le monde des supercars. 34 000 exemplaires parcourent (pour la plupart) les routes de la planète alors que le cru 2019 fait son entrée dans le garage des plus chanceux d’entre nous. À sa découverte en 2015, je dois l’avouer, ce n’était pas le grand amour. Moi qui avait tant apprécié les lignes de la première génération, je restais quelque peu sur ma faim en contemplant un à un les détails de la nouvelle née. La poupe plate, les sorties d’échappement rectangulaires, la face avant manquant de finesse, ça ne marchait pas pour moi. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant alors il y a quelques mois les lignes de sa remplaçante. Tout ce qui n’allait pas à mes yeux : pouf, envolé.

Je pourrais vous faire une tirade complète ne serait-ce que sur la nouvelle face avant. La calandre s’affine légérement et opte pour relief plus travaillé, 3 petites ouïes prennent place entre cette dernière et les 4 anneaux sur le bout du capot, des arrêtes qui me remémorent instantanément l’ultime restylage de feu la Gallardo (respectivement nommée Gallardo Nova). Oui, c’est un grand OUI. La R8 devient plus racée, toujours plus agressive et n’a plus rien à envier à une Lamborghini Huracan. À l’arrière, même recette. Le diffuseur est entièrement remplacé et accueille de nouveau (hourra !) deux belles et larges sorties d’échappement ovales.

Sous le capot, on retrouve évidemment le V10 bien connu qui développe maintenant de série 570 ch et jusqu’à 620 ch sur le niveau supérieur (bye bye R8 “plus”) : la R8 V10 Performance. “Performance” ? Appellation nullement usurpée pour un petit poussin capable d’avaler le 0 à 100 km/h en 3,1 secondes et d’atteindre les 331 km/h en vitesse de pointe. Des chiffres évidemment d’un autre monde qui font rêver bien des essayeurs, notamment à notre humble niveau, nous, rédacteurs de Blogautomobile.

La forêt impitoyable

Sur le papier, le tableau est idéal. Deux jours à parcourir en long, en large et en travers (quoique, pas si évident avec le quattro) les routes enchanteresses de la forêt noire (Schwarzwald si vous souhaitez un peu de culture linguistique). Bien que nous y aillons cru jusqu’au bout, il faut se rendre à l’évidence : nous sommes samedi, il est midi, nous approchons à bord d’une Audi TT une auberge pittoresque pour déjeuner avant de récupérer la bête et il neige ! Et pas deux trois petits flocons par-ci par-là hein, il neige à gros flocons et j’ai bien cru que l’essai dynamique que j’avais tant attendu ces derniers jours allait se transformer en cours accéléré d’Holiday on Ice.

Après un dessert bien trop copieux (une forêt noire, il fallait y penser), le temps de caler mon sac week-end jaune (on fait les choses bien chez Blogautomobile, sachez-le) dans le coffre avant, je réveille sans ménagement une espèce en voie de disparition, le V10 atmosphérique. Autant vous dire qu’à cet instant, je ne sais plus si je tremble de froid ou de stress à l’idée de parcourir la légendaire B500 au pas sous la neige.

Les premiers kilomètres sont laborieux. La neige redouble d’intensité, les bords de route deviennent complètement blancs et une brume épaisse et impénétrable (on n’y voyait pas à 10 mètres !) fait son apparition. À ce moment là, je me demande comment un week-end si prometteur a pu virer à ce point au cauchemar météorologique. Heureusement, et même si l’humidité reste le maitre mot des conditions de roulage, je me prends au jeu et décide d’accorder une confiance aveugle au système quattro. Après tout, s’il y a bien un moyen de déterminer si la R8 mérite sa réputation, c’est bien en ce moment ! J’écrase la pédale d’accélérateur, la R8 semble décoller du bitume sans jamais montrer un signe d’hésitation. C’est comme si elle me murmurait à l’oreille “appuie, je m’occupe du reste”. Et c’est exactement ce qu’il se passe. En actionnant le mode de conduite dynamic et la boîte de vitesses en passage séquentiel via les palettes au volant, je découvre une personnalité que je ne lui soupçonnait pas. Le V10 hurle à quelques centimètres de mon crâne et ce son bénit des Dieux n’est perturbé ni par un échappement trop présent, ni par un souffle incessant de turbo. Ce que j’entends, c’est bel et bien un son purement mécanique.

La R8 semble déconcertante de facilité et si ses limites sont loin d’être atteintes (mais surtout atteignables, pas par moi en tout cas), le quattro quoiqu’il en soit veille au grain. C’est peut-être là aussi le grand danger. Je vous l’assure, nulle besoin d’être pilote-né pour pouvoir aller vite en R8, et Audi en a d’ailleurs fait une véritable force. La R8 se targue d’être d’une efficacité et d’une intelligence sans pareille. J’ai presque peur d’aller chercher le fond du compte-tours alors que là encore, elle ne demande que ça. 8500 trs/min avant la zone rouge, si ce n’est pas le saint graal, on s’en rapproche fortement.

La R8 performance soigne sa copie et intègre une nouvelle barre stabilisatrice sur l’essieu avant, une transmission intégrale quattro avec une transmission jusqu’à 100% sur un seul essieu et une structure 40% plus rigide que par la 1re génération. Non, elle est loin de se contenter des seules lignes droites de l’autoroute allemande. La B500 constitue un terrain de jeu idéal pour elle, bien plus que les petites routes escarpées au milieu des bois que nous avons par moments pu parcourir. Des virages à n’en plus finir que la R8 avale sans sourciller, au seul rythme de ses essuie-glaces, semblant moquer tout ce que le ciel peut lui envoyer. Même le freinage semble provenir d’une autre dimension, aidé par des disques en carbone-céramique qui je vous l’assure sont très loin d’avoir souffert sous ces températures “estivales”.

Mission Autobahn

Ce n’est pas de ma faute, c’était sur le road-book. Et comme tout essayeur discipliné, je m’exécute en abordant l’A5 (qui relie Basel à Karlsruhe) en direction de Baden-Baden avec entrain. Le V10 trépigne d’impatience, et mes oreilles plus encore, à l’idée d’aller tutoyer les cieux. Les 200 km/h ne sont qu’une formalité. Les 250 sont à peine franchis que déjà, la barre symbolique des 300 km/h est atteinte. 307 km/h, je n’irai pas plus loin. Pour l’anecdote, l’un de mes compères a franchi les 330 km/h le lendemain, ce bien évidemment en toute légalité. On ne saura donc pas vous dire si les chiffres officiels sont véridiques. Mais l’autoroute allemande est aussi l’occasion de découvrir que la R8 est devenue une véritable institution dans son pays d’origine. Big up à ce Q7 avec trois petites blondes hurlant à l’arrière en écoutant les vocalises du V10 dans les bouchons (à 170 km/h, oups).  Ce n’est pas la vitesse en soit qui impressionne, c’est d’un la facilité stupéfiante avec laquelle la R8 tutoie l’allure d’un ICE allemand et de deux, la musicalité envoutante du V10. Il pousse, pousse, pousse à n’en plus finir, chaque palier de 1000 trs/min franchi est un pas de plus vers le nirvana. Tout ceci avec une telle docilité qu’elle paraitrait presque simplement comme un gros TT. TT dont nous aurons l’occasion de parler dès le prochain article.

Laisser sa chance au produit

Je dois vous avouer quelque chose. La R8 faisait figure dans mon esprit d’une supercar “banale”, sans saveur. Je sais, c’est un jugement très dur voire carrément prétentieux sans même l’avoir essayée. Oui mais voilà, 4 roues motrices, un intérieur qui sur la première génération transpirait plus le luxe que la sportivité et une rigueur allemande affichée, ça ne laissait pas présager énormément de fun au volant et ce malgré des chiffres tout à fait honorables. Et alors que je m’efforçait sur notre page Facebook de vous faire un bilan le plus objectif possible en direct, non pas sans être dérangé par le gérant de la pizzeria d’à côté très enthousiaste à l’idée de voir une telle auto devant son pas de porte, je me rends compte d’une chose. La R8 fait partie d’une élite qui allie noblesse mécanique et j’ose le dire, plaisir de conduite. La facilité de prise en main est une chose, mais cravacher un telle oeuvre d’art mécanique remet les idées en place. Si tu perds ton V10 chère R8, je serai le premier à te pleurer.

Un immense merci à toute l’équipe d’Audi France pour cette expérience !

Crédits Photos : Maurice Cernay