De nos jours, les groupes automobiles rivalisent d’ingéniosité afin d’améliorer leur compétitivité en dépit de la morosité de certaines plaques géographiques (lisez Europe) ou au ralentissement de certaines zones de croissance. Avec plus ou moins de succès, certes, mais force est de constater que les efforts sont là. Dès lors, comment faisaient les constructeurs pour avoir des problèmes à une époque où la plupart des marchés se portait bien ? Ils se tiraient une balle dans le pied. Avouez qu’il serait trop simple de ne prendre que des décisions sensées… Permettez-moi de vous présenter deux inepties industrielles des années 80 : les Cadillac Allanté et Chrysler TC by Maserati.

Commençons par la Cadillac Allanté, premier produit de la marque de luxe américaine sur le segment des cabriolets deux places. Les cibles ? Jonathan et Jennifer ou plutôt leur Mercedes SL, symbole de réussite incontesté en ces années Miterrand Reagan. Dans une moindre mesure, la perfide Albion n’oubliait pas d’écouler quelques Jaguar XJS au pays du free refill (une raison suffisante d’être pro-américain). Dès lors, on se dit que les constructeurs locaux sont plus que tentés de redevenir maîtres dans le haut de gamme sur leur propre marché. A cette époque, si une grande partie de la clientèle reste acquise aux Big Threes, force est de constater que les géants américains perdent progressivement du terrain quant au contenu technologique de leur voiture : des liaisons au sol souvent laxistes accompagnées de moteurs énergivores ternissent souvent le bilan dynamique tandis que la notion de qualité et de fiabilité se voit être l’apanage des japonaises. Enfin (et surtout ?), l’esthétique des produits domestiques n’a plus rien de flamboyant. L’heure est venue pour Cadillac de se secouer le rectum.

C’est du coté de l’Italie que la marque américaine va chercher un remède pour développer son nouveau cabriolet de luxe. En général, lorsqu’un constructeur cherche le Messie au sein de l’ancien centre du monde, il fait appel à un talentueux bureau de style qui dessine le futur produit prodige voire l’assemble selon le cas. Remplacez le terme messianique par Pininfarina, Giugiaro, Bertone ou consorts et vous avez généralement droit à une réussite esthétique et/ou industrielle. Vous êtes un constructeur allemand en mal de nouveau best-seller ? Vous êtes un italien désireux de faire la voiture populaire de référence ? Giugiaro vous pondra une Golf et une Panda et vous pourrez lui dire merci pour les quelques millions d’exemplaires vendus. Vous vous appelez Ferrari et avez besoin d’une attrayante carrosserie pour habiller vos sportives de référence ? Vous vous nommez Peugeot et avez besoin d’un coup de main pour transformer votre berline de bourgeois de province en un désirable coupé ? Pininfarina répond présent, les clients aussi. Alors, lorsque Cadillac frappe à la porte de ce dernier, on peut s’attendre à un résultat à la hauteur de la réputation du carrossier italien.

C’est d’ailleurs plutôt réussi et dans la veine d’autres réalisations contemporaines à l’image de l’Alfa Romeo 164. L’Allanté est commercialisée en 1987, nous sommes alors bien loin des maladroites Cadillac Séville ou des rétrogrades Brougham de l’époque. Une allure moderne et séduisante ? C’est un bon début, avouons-le. Et c’est bien la moindre des choses pour drainer une clientèle attirée par l’exotisme de Mercedes et Jaguar. La suite ? De deux choses l’une : soit vous produisez votre voiture une fois que votre partenaire italien a fini son dessin, soit vous lui confiez sa production, les carrosseries indépendantes étant alors aptes à répondre favorablement à de petites cadences. Bref, dans le pire des cas, le flux consiste essentiellement à approvisionner votre partenaire avec des éléments détachés (moteurs/boîtes, trains roulants…). Manifestement, quelqu’un a réussi, non seulement à proposer un autre schéma industriel, mais surtout à le faire accepter : accrochez-vous, ça respire l’irrationalité.

Ainsi la caisse, dessinée et conçue par Pininfarina était produite en Italie. Soit. Mais le point de départ de la production avait lieu à Détroit, dans l’usine Hamtramck qui produisait expédiait des pièces du soubassement ainsi que la partie majeure de l’électronique (faisceaux) vers l’Italie. Le pays de Michel Ange et de la Cicciolina se chargeait ensuite de produire la caisse assemblée peinte. Celle-ci était habillée de l’ensemble des garnissages intérieurs et autres équipements avant de reprendre l’avion (des 747 Cargo aménagés) en direction de la patrie du fish boil. La partie finale du montage y était réalisée avec le coiffage de la caisse sur les trains roulants et la mécanique. Avec deux traversées de l’Atlantique, on peut ainsi estimer que 13 800 kilomètres séparaient les premières opérations de l’assemblage final. Tout ceci valut au process le surnom de « plus longue chaîne automobile du monde ». Avouez que c’est mérité. Je n’ose pas évoquer le cas des rares exemplaires vendus en Europe : les voitures franchissaient une nouvelle fois l’Atlantique. A force, elles devaient connaître le chemin. Dire que vous trouviez les flux logistiques complexes chez Airbus.

Pour couronner le tout, la mécanique manque de vigueur face à Mercedes qui augmente la puissance de son V8 au même moment. Enfin, dans la tradition américaine entamée depuis l’avènement de l’Oldsmobile Toronado, l’Allanté est une traction. A ce niveau de puissance, la clientèle recherche plus naturellement une propulsion. On peut difficilement avoir raison contre le marché. Et à plus forte raison lorsque l’on a tort.

Bien entendu, le tableau n’était pas si sombre et l’Allanté pouvait se targuer, outre sa ligne moderne et réussie de disposer de série de suspensions indépendantes assorties d’un freinage ABS de série. L’électronique n’était pas en reste avec une architecture partiellement multiplexée, première chez GM et parmi les pionnières, cette technologie n’étant apparue en série qu’en 1986 sur les calculateurs moteurs de la BMW 850. Cadillac offrait par ailleurs une garantie 7 ans, évitant ainsi au client de devoir attendre 20 ans pour s’acheter une Kia. Visionnaire. L’habitacle regorgeait d’équipements électrifiés tandis que, paradoxalement, la capote en toile était manuelle. La frontière entre snobisme et indigence est parfois ténue et l’élégant hardtop ne suffisait pas à compenser cette faute de goût à un niveau de prix où Cadillac devait faire de la conquête. A plus de 54 000 $, l’Allanté est presque deux fois plus chère que le prix moyen du reste de la gamme Cadillac. Le manque de sportivité fut également fustigé par la presse et les ambitieux objectifs de 6000 exemplaires annuels ne furent jamais tenus, le record étant étonnamment sa dernière (et incomplète) année de production avec 4670 exemplaires en 1993. Au total, ce sont 21 430 Allanté qui furent produites à partir de 1987, les voitures évoluant régulièrement techniquement (et mécaniquement) ; GM n’avait jamais vraiment renoncé à ce produit (Citroën C6, si tu nous lis…). Une capote électrique avait même été développée tardivement mais non commercialisée du fait de la décision d’arrêter la production avant l’année modèle 1994. Ce manque de réussite commerciale fit que Cadillac ne remplaça l’Allanté qu’en 2003 par un coupé-cabriolet élu voiture américaine de l’année 2004 : la XLR, de design et de fabrication américains. Quitte à avoir des volumes réduits, autant éviter de plomber sa marge avec un process de production délirant.

Via How Stuff Works, Wikipedia, Cadillac.cz