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Mardi soir, 19h30, en plein mois de février. Il fait nuit depuis longtemps, les fêtes sont loin derrière et il faut encore attendre de longues semaines avant l’arrivée du printemps et de ses premiers rayons de soleil. Vous êtes cadre supérieur dans une grande entreprise, vous sortez d’une réunion de 3h, vous êtes  las, très las. Une heure de voiture dans le monospace familial vous attend pour rejoindre la maison où votre femme et votre fils auront commencé à manger sans vous, parce que demain il y a école.

Cette vie vous l’avez espérée, rêvée, et vous l’avez eue. Femme, enfant, maison, bonne situation. Mais qu’est ce qui ne va pas alors ? Les bouchons parisiens battent leur plein, les gouttes de pluie retentissent contre votre immense toit panoramique qui plait tant à votre fils durant les longs voyages, et une idée vous vient. Cette idée est folle, elle ne va pas plaire à votre femme, mais votre ego en a besoin : il vous faut un SUV. Pas un simple Audi Q5 gris non, il vous faut quelque chose de voyant, pour étaler votre réussite et vous convaincre que vos choix de vie sont les bons à travers les regards envieux des piétons vous observant. Oui mais voilà, le problème est qu’avoir une plus grosse voiture que son patron, c’est mal vu. Exit donc Audi Q7, Range Rover Sport et BMW X5. Ce qu’il vous faut c’est un Range Rover Evoque !!! Mais pas n’importe lequel, un Evoque « qui claque sa mère » comme disent les jeunes, un Evoque « #swag » qui attire « grave ».

Après un rapide passage en concession, une moins rapide négociation avec votre moitié, une encore moins rapide argumentation avec votre banquier en essayant de le convaincre du bien-fondé de cet achat pour votre épanouissement personnel, et après de longues semaines d’attente (car malgré ses 4 ans de carrière, l’Evoque plaît toujours autant et les carnets de commandes sont pleins), votre charmant vendeur au sourire et à la coiffure impeccables vous appelle enfin pour venir prendre possession de votre nouveau jouet de cadre dynamique.

À la vue de cette carrosserie blanche, imposante et immaculée, un certain sentiment de satisfaction vous envahit, la sensation d’avoir comblé un vide, d’avoir réussi quelque chose de grand (alors que vous venez seulement de flinguer les économies familiales pour un plaisir égoïste et sûrement éphémère). Vous avez bien évidemment opté pour toutes les options possibles et imaginables, à commencer par l’extérieur. Vous avez un Evoque de winner, de mec qui a réussi sa vie et qui veut le montrer, pas un Evoque de « sans-dents » hésitant à délaisser les jantes de base (assez inesthétiques soit dit en passant) pour des 18 pouces. 18 pouces ?! Minable ! Vous, vous avez des jantes 20 pouces ! Au diable le confort, elles en jettent et c’est le principal. Indéniablement, il attire l’oeil, tout particulièrement dans cette configuration que certains qualifieront de « footballeur ». La couleur extérieure Blanc Fuji est livrée de série tandis que la Black-Pack ici-présent comprenant les ouïes de capot et ouïes latérales, la calandre et les inscriptions laquées, les feux avant/arrière fumés, les jantes 20 pouces et deux-trois autres détails est facturé 3700 € !

C’est une somme certes, mais vous êtes fier d’arborer ces quelques détails vous permettant de sortir du lot, vous êtes heureux et c’est là le principal. Du côté de la face avant, pas de grands changements si ce n’est une intégration bien plus discrète des anti-brouillards, permettant à celui ne choisissant pas cette option d’échapper à deux morceaux de plastique noirs faisant un peu « tâche » sur ce genre de véhicule. Pour un démarrage à 35 000 €, ils pourraient tout de même faire un effort… Mais l’exclusivité, ça se paye (et votre banquier l’a bien compris). La signature LED évolue également pour un effet encore plus saisissant donnant feux diurnes allumés un coup de vieux aux modèles produits dès 2012. Depuis la mise en production, ce ne sont pas moins de 500 000 Evoque qui sont sortis des chaines. Alors autant prendre un modèle permettant de se différencier.

Tout excité, vous vous installez au volant. Le concessionnaire débite son briefing habituel vous expliquant le fonctionnement de chacune des 37 653 options sélectionnées par vos soins (l’interface ordinateur de bord/multimédia est la même que sur le Discovery Sport dont vous pouvez relire l’essai ICI). Vous n’en avez que faire et n’attendez qu’une seule chose : rouler ! Une once de raison étant apparue lors de la signature du bon de commande, le petit père de famille que vous êtes a tout de même pensé consommation et vous avez ainsi choisi le moteur Diesel 2.0 TD4 180 ch couplé à la BVA 9 rapports. Tant de technologie concentrée dans un si petit SUV, vos voisins vont jaser entre eux lors du barbecue traditionnel du dimanche, vous écoutant d’un air moqueur (cachant néanmoins un sentiment de jalousie intense) énumérer tous les équipements disponibles.

Après de longues minutes d’intense émotion à la découverte de votre bébé, vous vous installez au volant et vous élancez dans l’enfer de la circulation parisienne. Horreur, une chose à laquelle vous n’aviez pas pensé : la visibilité ! Exit les grandes surfaces vitrées de votre C4 Picasso Exclusive, la lunette arrière n’est rien d’autre qu’une meurtrière ! La tailles des vitres latérales et l’inclinaison du pare-brise ne confortent pas non plus la conduite en ville. De plus, la taille des rétroviseurs extérieurs censée vous rassurer pour une question de rétrovision vous inquiète plus qu’autre chose. Allez on prend les paris, combien de centaines de mètres avant qu’un scooter vienne le taper d’un cri rageur pensant que vous ne lui facilitez pas le passage, alors que seule la largeur de la bête est en faute… Votre ego vous aurait-il aveuglé dans le choix ? Se rendre quotidiennement au travail en voiture à travers la circulation urbaine va clairement ajouter du stress en plus de vos réunions quotidiennes.

Mais bon, vous vous rassurez en pensant au regard de vos collaborateurs vous voyant arriver dans le parking d’entreprise. Depuis le temps que ces derniers vous dénigrent, se moquant quotidiennement de vos costumes trop grands, de vos cravates à fleurs et des stores « Cars » à l’arrière de votre regretté (ou pas ?) Picasso, ils vont voir ce qu’ils vont voir ! Aucun risque de passer inaperçu, vous aurez même peut-être droit à un « bonjour » (sincère ou intéressé) de la part de la jolie secrétaire du service. Revenons-en au store à ventouse « Cars ». Votre fils, aussi mignon soit-il, devra clairement l’abandonner. La taille des vitres arrières, s’approchant également de la taille de meurtrières, ne permettra pas de l’accueillir. Aucune raison qu’il ne fasse la tête, l’utilité des stores est maintenue grâce aux vitres surteintées. Le toit panoramique, option inévitable de nos jours, apportera ce qu’il vous faut en lumière pour égayer l’habitacle rouge et noir, dont vous n’êtes pas peu fier. N’espérez pas retrouver la même luminosité que dans votre ex-Picasso.

Evoque

Premier feu rouge, une BMW Série 3 vient se placer à votre droite. Vous échangez un regard avec le conducteur et le regardez forcément de haut, en raison d’une part de la différence de hauteur de caisse, d’autre part parce que votre côté vantard prend le dessus sur le reste, la faute à l’excitation des premiers tours de roue. Allez, c’est le moment de voir ce qu’il a dans le ventre ce petit SUV. Mode « S » enclenché, coeur battant, main droite prête à enchaîner les rapports.

Et c’est le départ ! Au bout de quelques mètres, vous vous faites rapidement distancer. Déçu, humilié, vous vous rabattez sur la file de droite et décidez de rentrer au pas à la maison vous persuadant de la nécessité de rouler posément pour respecter le rodage. Oui, là où la concurrence propose une offre de moteurs diesel plus fournie en termes de puissance, celle de Land Rover s’arrête à 180 ch pour l’Evoque. Cela reste bien peu voire – j’ose le dire – ridicule bien que Land Rover affirme que ce ne soit pas la philosophie de la marque. Pesant un peu moins de 1700 kg, l’ajout d’options alourdit sans conteste le véhicule et les performances s’en voient quelque peu lésées. La ligne dynamique et agressive du modèle ici-présent en finition HSE Dynamic nécessiterait un surcroit de puissance bien appréciable, surtout pour le prix que vous découvrirez en conclusion.

Bon, si ce n’est pas le roi en ville, l’Evoque vous comblera peut-être sur autoroute. Vous empruntez alors l’A13 pour la première fois au volant du SUV insolent. L’insertion se fait sans difficulté, le couple est disponible. Régulateur à 110 histoire d’apprécier au mieux le confort de roulement et ses qualités d’insonorisation plutôt honorables. La position de conduite assez haute sans avoir l’impression de conduire un camion est très appréciable et permet une visibilité appréciable. C’est donc le moment idéal pour l’entrée en action du système audio Meridian.

Mais en tant que cadre dynamique, quelle musique écouter au volant de cet engin ? Du bon vieux Rap US ? Non. Laissons ça aux footballeurs paradant toutes vitres ouvertes en ville. Un peu de calme, Radio Classique fera parfaitement l’affaire et constitue un bon choix pour apprécier les qualités acoustiques du système. Quelle déception… Le son se détériore particulièrement en montant le volume alors que chez d’autres constructeurs, augmenter le volume bonifierait presque la qualité d’écoute, passons.

Comme vous êtes intelligent, vous avez tout de même pensé à une option qui devrait ravir Madame et la placer en parfaites conditions lorsque vous lui annoncerez que vous avez épuisé vos économies. tout compte fait, pas évident que ça passe si bien que ça… Bref, cette option n’est autre que les sièges avant chauffants, massants et ventilés. Chauffants pour vous sentir comme dans un cocon un matin de février à 6h, prenant la route pour le travail. Massant pour détendre Madame et Monsieur lors de voyages au long-court, et enfin ventilés pour éviter l’effet « chemise qui colle » en été.

Un « Taudiste » (entendez par-là un propriétaire d’Audi) vous sort de vos rêvasseries en finissant son dépassement par une queue de poisson tout en finesse, de quoi réveiller l’instinct de leader qui sommeille dans le cadre dynamique que vous êtes. Après un premier échec en milieu urbain, la pédale de droite vous démange et vous l’enfoncez presque contre votre gré. L’aiguille du tachymètre progresse sans mal réussissant même à vous surprendre. Le nouveau 2.0 L TD4, issu d’une conception maison et non PSA comme l’ex-2.2 L, dispose d’un couple camionnesque (au regard de la puissance) de 430 Nm, soit 10 de plus que l’ancien SD4 de 190 ch déjà très volontaire. Ainsi, si le départ arrêté est loin d’être foudroyant, ce 2.0 L Diesel vous permettra de suivre un rythme autoroutier soutenu sans aucun mal.

Le GPS vous indique 10 km avant la maison, le stress monte quant à la réaction qu’aura votre moitié quand elle découvrira ce pourquoi ses rêves de voyage aux Caraïbes vont s’évanouir pour quelques temps. Qu’est ce qui va la choquer ? La configuration « tape-à-l’oeil » ? Le prix ? Ou bien tout simplement le fait que vous ayez ruiné la famille pour acheter un SUV qui perdra la moitié de sa valeur au bout de deux ans d’utilisation et quelques dizaines de milliers de kilomètres ? Peut-être tout en même temps…

Allez, histoire de décompresser, vous décidez d’abandonner le réseau autoroutier et d’emprunter les petites routes environnantes, histoire de vérifier si l’appellation « Dynamic » ne concerne pas que la finition. Vous ne faites pas l’erreur de laisser la BVA agir d’elle même et hésiter entre plusieurs des 9 vitesses et prenez directement le contrôle via le mode « Sport ». La route est mouillée mais les virages s’enchainent sans mal, 4 roues motrices aidant. En revanche le manque de maintien des sièges et les mouvements de caisse assez important viennent vite vous freiner dans votre élan : ce n’est définitivement pas une voiture à caractère sportif.

Avant de retrouver l’ambiance familiale, petit détour sur des chemins non bétonnés pour vérifier le caractère « Land » de cet Evoque. Ce dernier dispose tout comme le reste de la gamme du fameux Terrain Response, tant vanté par les professionnels du milieu. Il progresse sans mal à travers les ornières choisies minutieusement. En revanche, sa garde au sol plutôt basse, ses jantes à grand diamètre (noires qui plus est) et ses pare-chocs/jupes proéminents, propres à la finition Dynamic le grèvent de tout possibilité de franchissement. Habile en tout-chemin, vous ne vous risquerez tout de même pas à l’emmener plus loin, l’aventure pouvant vite se transformer en cauchemar et tôle froissée. En effet, vous vous voyez arrivant en costume 3 pièces à la ferme d’à côté « Bonjour Monsieur, j’ai labouré votre champ avec mon SUV tout neuf et suis resté bloqué, pouvez vous venir me dépanner ? ». Définitivement pas un bon choix avant de rentrer montrer votre dernière acquisition à votre femmes et voisins guettant la moindre occasion pour vous reprocher ou se moquer de cet achat.

74 470 €, oui c’est son prix, le vrai.

Alors de quoi dispose-t-on pour cette somme ? D’un SUV somme tout sympathique, qui attisera inévitablement la jalousie de vos voisins, notamment celle des fervents défenseurs du « achetez français ! ». Vous vous ferez sûrement des ennemis parmi les sympathisants écologistes de votre quartier paisible, même en essayant de leur expliquer que le petit 4 cylindres Diesel dispose d’un système star&stop et reste assez raisonnable en consommation pour un véhicule de ce gabarit. Votre femme vous quittera et vous reprochera toute votre vie cet achat irréaliste par rapport à vos besoins réels (il est vrai que vous emportez deux fois moins de bagages qu’avec un Picasso). N’en croisant pratiquement qu’en milieu urbain/péri-urbain, vous aurez sans doute une utilisation similaire vous apportant stress au quotidien d’un risque d’accrochage avec une demoiselle en Fiat 500, distraite au volant par la finalisation de son maquillage. Enfin, si vous avez survécu à toutes ces épreuves, la jalousie de vos collègues/voisins face à un tel engin entre vos mains les poussera à une quelconque action débile (crevaison, rayure volontaire).

En bref, si vous voulez économiser de l’argent et passer inaperçu, ce véhicule n’est définitivement pas fait pour vous. En revanche, si le style vous importe énormément, si acheter une Audi ne vous convient guère car trop commun voire trop sage, si vous désirez partir au ski sans avoir à chaîner dès la première neige, l’Evoque est fait pour vous. Range Rover a apporté de l’attention aux moindres détails esthétiques flattant votre ego à vous montrer à son volant.

Donc divorcez, vendez votre maison, et faites-vous plaisir.

Un grand merci à Jaguar Land Rover France, plus particulièrement à M. Dagnon pour sa confiance et sa disponibilité.

Crédits photos : Ancelin Schoenhentz