Il y a eu un peu de changement dans ma vie ces derniers jours : je l’ai quittée. De grâce, ne me jugez pas, je ne voudrais pas passer pour un goujat que je ne suis guère mais cette relation ne me menait à rien. Après plus de 21 ans de vie commune, la presse automobile française sort désormais de mes habitudes d’achat. Chronique d’une rupture nécessaire et pourtant regrettable.

C’est par une fin d’après-midi ensoleillée de septembre que mon père me remit pour la première fois le hors-série de l’été 1989 de l’Auto-Journal. Ma mère était alors loin de s’imaginer que sa cave serait alors encombrée d’une embarrassante accumulation de littérature automobile… Je rentrais alors au CP et à peine mon alphabet assimilé, je savais que les motorisations de plus de 2,0 litres devaient être catalysées. C’était ça ou le football, chromosome Y oblige. Cette formation brute de capital fixe allait tranquillement croître dans la cave parentale au fil des années. Inutile de dire que mes parents ont reçu pour consigne de ne rien jeter. Et il va sans dire que je ne suis jamais allé consulter les archives. Faîtes des enfants, qu’ils disaient.

J’ai ensuite découvert la presse étrangère. Au point que mon frère m’abonna à CAR Magazine il y a une dizaine d’années. Fichtre, l’herbe était plus verte ailleurs. Difficile de dire si la presse française sombrait progressivement dans la médiocrité ou si j’avais simplement pris un peu de recul sur mes lectures, le fait est que je prenais de moins en moins de plaisir à lire les journaux français. Les essais se raccourcissent, les analyses se font rares, la mise en page manque parfois de recherche tandis que le style d’écriture est souvent plat. A contrario, CAR Magazine est riche de traits d’esprits, de touches d’humour, de références culturelles le tout agrémenté de belles photos et de somptueux road trips. Et n’allez pas croire que je n’ai rompu qu’avec la presse écrite : je ne manquais pas un seul épisode de Turbo jusqu’à ce que je parte vivre à l’étranger. Dominique Chapatte étant inconnu dans l’ancien bloc de l’Est, je me suis rabattu sur la perfide Albion et ses émissions phares : Top Gear et Fifth Gear. Le début de la fin.

Après la bataille (et la chanson des Kinks), un troisième Waterloo avait lieu, l’Amiral Nelson ayant cette fois troqué sa flotte contre une batterie de rotatives. Comment le pays de l’Austin Montego a-t-il pu ridiculiser celui de la BX sur le plan de la presse automobile ? Comment peuvent-ils afficher une insolente passion pour la chose automobile alors que leurs ancêtres ont conçu la Morris Marina ? En réfléchissant et en s’adaptant. Tout simplement. De la même manière que la vidéo a tué la star radiophonique, Internet a sérieusement compromis la réactivité des hebdomadaires et autres mensuels papier.

Peut-on traiter l’actualité automobile de la même manière qu’il y a vingt ans alors que les sites Internet publient une information quasi instantanément ? Plutôt que de se focaliser sur un traitement de fond avec des essais complets et détaillés, des comparatifs un tant soit peu fouillés, des analyses du secteur et autres joyeusetés appréciées du public, la presse française s’est attelée à simplifier ses essais et à juger les produits comme par le passé. Manque de chance, le marché a bigrement évolué. Le nombre de constructeurs présents sur le sol français a fortement augmenté tandis que l’offre a cru de manière impressionnante. Parallèlement, les BRIC ont vu leur industrie automobile  s’étoffer et s’enrichir de nouveaux acteurs.

« Toutes les voitures du monde » annoncent crânement la couverture des hors-série de l’Auto-Journal et de l’Automobile magazine. Et pourtant, ils sont bien incapables de fournir un état des lieux exhaustif du marché chinois pour ne prendre que cet exemple. Si seulement ils compensaient ces quelques lacunes par un phrasé agréable et plein de finesse…  Le lecteur a simplement droit à un inventaire à peine plus inspiré que le dernier prospectus de Monoprix.

Pire, les voitures sont devenues de plus en plus homogènes. Ce n’est pas un comparatif à moitié bâclé et dépourvu de toute émotion qui départagera sérieusement deux produits. Au-delà de cet aspect, c’est aussi le côté plutôt froid des essais qui marque : peu de passion, on compare des produits plutôt aboutis quels que soit le segment choisi. Il est ainsi loisible au lecteur de sommeiller face au texte. Par pudeur, je me garderai bien sûr d’évoquer Auto-Plus, ses articles insipides ou farfelus, ses faux scoops et ses illustrations irréalistes. Non, vraiment, je n’oserai pas enfoncer Auto-Plus tant cette publication manque de sérieux et de crédibilité à mes yeux. Pas plus que je n’évoquerai les articles des hors-série « 500 essais » d’Auto-Plus disant tout et son contraire sur une même voiture d’une année à l’autre. J’ai décroché en 2004 et me contente depuis de regarder avec amusement leurs couvertures…

Qu’aurais-je attendu de la presse écrite française ? Un changement de business model ou tout du moins un nouveau paradigme : les grands groupes de presse avaient les moyens de développer de beaux sites Internet qui auraient pu miser sur la réactivité d’un tel support tandis que le format papier aurait apporté sa plus-value analytique quant aux produits à l’histoire ou au secteur de l’automobile, le tout, assaisonné d’un phrasé agréable, cela va sans dire. A contrario le nouveau média permet de traiter des dernières actualités ponctuées de prises de contact rapides avec le produit. Un peu de complémentarité, est-ce trop demander ?

Face à un tel manque d’adaptation, il semble étrange que la presse papier n’ait pas encore coulé. Je me demande si elle ne doit pas son salut à deux facteurs : d’une part les modes de consommation d’une partie du lectorat parfois figé dans ses habitudes, d’autre part,  les clients des différentes agences publicitaires accordant encore d’importants budgets à la réclame dans les magazines automobiles. Pour combien de temps encore ?

Il y a quelques semaines, ma mère vient me proposer quelque chose qui ne m’a pas traversé l’esprit. Probablement lassée des offrandes régulières faites à sa cave, elle me suggère d’arrêter mon abonnement à l’Auto-Journal. Après moult tergiversations, je finis par accepter. A défaut de changer fondamentalement mon existence, cet acte aura au moins soulagé mes parents de la perspective de condamner une pièce de leur maison.

Je ne prétends pas que Blog Automobile soit le summum de la littérature automobile mais nous avons au moins deux mérites : nous sommes gratuits et nous n’encombrons pas les sous-sols d’autrui. C’est déjà ça.

A défaut d’être aussi symbolique que par le passé, je peine à croire que l’automobile ait cessé de fasciner les gens. A quand un magazine francophone de qualité ? Waterloo n’est pas une fatalité…