Elle a 80 ans, j’en ai 22. Et je l’aime. Elle, c’est une Traction Avant.

Essayer d’être le plus neutre, si tant est que l’objectivité journalistique ait jamais été possible, ne pas laisser transparaître ses émotions et ne pas limiter ses avis à du « j’aime-j’aime pas », c’est ce que j’ai essayé de faire au cours des 300 articles que j’ai écrits sur BlogAutomobile. Lorsqu’il a été décidé que, le jour de mon anniversaire, je pourrais aller assister à la célébration des 80 ans de la Traction Avant et que je pourrais même -privilège suprême- rouler à son bord, je n’ai fait parler que mes sentiments. 58 ans nous séparent, et alors ? On fête notre anniversaire ensemble, et ça, ça n’a pas de prix. C’est l’attraction de la Traction.

Une octogénaire ? C’est une jeunette, oui !

Comme toute histoire d’amour, ma rencontre avec la Traction Avant commence sur un malentendu. Elle n’a pas 80 ans, elle n’en a que 60 ! C’est bien connu, les hommes les préfèrent toujours plus jeunes… Cela ne fait rien, c’est une Traction quand même. C’est, même, une Traction 11 C, à savoir une Commerciale, proposée au catalogue du constructeur dès avril 1938 afin de satisfaire un usage rural de la voiture.

Disposant d’une charge utile de 500 kg, la Commerciale possède une malle suffisante pour accueillir une botte de paille, peut accueillir du bétail, le tout avec une banquette 3 places qui est amovible et se range dans le plancher en bois, format une surface plane. Eh oui, chers ludospaces et monospaces, la Traction avait déjà tout inventé avant que vous n’arriviez et savait être familiale et utilitaire… Son cahier des charges stipulait un usage de travail la semaine, et de famille le weekend.

La 11 C cesse d’être produite en 1942, faute d’usine en état de la produire… A la guerre comme à la guerre, hélas. Mais si la Traction 11 Commerciale disparaît du catalogue, c’est pour mieux y revenir, en mars 1954, avec une innovation à laquelle Citroën travaille depuis 1937 : le hayon ! La 11 C en est dotée, et cette cinquième porte accueille également la malle bombée de 1952 afin d’augmenter le volume de chargement.

Cette Traction 11 C a un cœur qui bat. En l’occurrence, un bloc de fonte de 1911 cm3 pour 46 chevaux, et… 11 CV, chevaux fiscaux, d’où son titre de « Traction 11  » . Voici comme l’on nommait les « déesses » à l’époque. Véloce, la belle peut rouler jusqu’à 110 km/h. Et parce qu’elle est aime se montrer aux yeux de tous, elle a un profil à 6 glaces qui éclairent son fort intérieur. Ce cœur, hélas, je l’apprends vite à mes dépends, est déjà pris.

Qu’en pense donc son heureux propriétaire ?

L’heureux propriétaire est ce qu’il se doit d’être appelé un heureux propriétaire, merci pour lui. L’homme a en effet réalisé un de ses rêves en acquérant cette Traction 11 C, en 2012. La pauvre dulcinée n’était qu’une icône défraichie, abandonnée au fond d’un jardin après des années d’honnête labeur au service d’un boulanger livreur breton. Pas de pitié pour les anciennes, pas de quartier pour les ouvrières, cette 11 C devait être laissée à son triste sort. Mais l’histoire ne pouvait s’arrêter là, alors M. Ménager -puisque mon rival se nomme ainsi- a entrepris de la sauver pendant un an, littéralement. Tout fut refait à neuf, du plancher vermoulu au moteur reconfiguré. Membre de l’association « La Traction Universelle », il trouva les bonnes adresses pour rhabiller sa belle, et selon ses dires, la « reconstruire de A à Z ».

Depuis septembre 2013, la 11 C a repris vie. Et le couple homme-voiture convole régulièrement sur les routes de France -3400 km de vie commune pour l’instant. Son aimable sauveur, à qui l’on doit cette résurrection, nourrit une passion longue pour la Traction. Son mariage n’est ni un concours de circonstance ni un conflit d’intérêts. Il s’explique : « je voulais ‘le’ véhicule représentatif de l’évolution de l’industrie automobile, et à mon sens il n’y en a qu’un, c’est la Traction, qui est la première voiture en série à traction avant. Elle a une conception moderne, et c’est la seule voiture de 80 ans à pouvoir rouler encore. »

Et qu’en pense la société, d’une telle union ? « Les réactions sont toujours positives face à cette voiture, et c’est je pense dû au fait qu’elle a une histoire. C’est d’abord la dernière d’André Citroën, une voiture révolutionnaire, de génie Français ; c’est ensuite la voiture que vont s’accaparer les Allemands durant l’occupation, puis celle des FFI ; et enfin c’est la voiture mythique qui va voir s’opposer gendarmes et gangsters après guerre ».

Est-elle toujours la Reine de la route ?

J’ai pu prendre place à bord de cette Traction 11 C pendant un peu plus de 3/4 d’heure. Peu de temps, hélas, mais suffisamment pour prendre goût à cette voiture. A sa souplesse d’abord, car bien que dépourvue de suspension hydropneumatique la Traction est une voiture à des années lumières des planches de bois de la production actuelle, censément plus confortables pour le dos. Et mes fesses, oui !

Mes fesses, oui, justement. Elle reposent non pas sur le velours de la sellerie d’une 15 Six mais sur la laine plus populaire laissée à la 11. Et c’est bien suffisant pour être installé confortablement, à l’avant… mais surtout à l’arrière. Oubliez vos ambitions de Rolls-Royce ou de châssis longs pour étaler vos jambes et montez dans une 11 C : même littéralement allongé depuis la banquette arrière, mon 1,80 mètre pouvait être déroulé de tout son long. Seul souci, en étant aussi loin de son chauffeur, il faut crier pour se faire entendre de celui-ci ou pour entretenir une conversation…

La banquette, à ce propos, aurait gagné à proposer une assise plus longue pour les cuisses, mais rappelons que cette carrosserie familiale devait permettre à la banquette d’être dotée devant elle de strapontins et d’accueillir au total 9 personnes (rentrez chez vous, Jumpy et Jumper !). En version Commerciale, cette banquette est amovible et laisse derrière elle un plancher plat pour tout transport. Service passagers, service Fret, même la SNCF est larguée par la flexibilité de la Traction.

N’a-t-elle pas le moindre défaut ?

Eh si, malheureusement. Elle a déjà le tort de ne pas être mienne : je n’ai pas pu la conduire -et je n’en aurais pas eu la prétention-, mais tous les trois (M. Ménager, elle, et moi) nous avons fait un court aller retour entre la Porte de Saint-Ouen et le Bois de Boulogne. Le trajet permit de montrer la vélocité du moteur, tout à fait capable de s’insérer dans la circulation, mais qui vibre et ronfle intensément. Les vitesses se passent au tableau de bord avec un énergique levier à 4 positions (3 vitesses, 1 marche arrière).

L’ensemble de l’habitacle respire l’essence, l’huile chaude, tandis que la « climatisation » est assurée par l’entrebâillement du pare-brise. On peut bien-sûr descendre les fenêtres pour rouler bras à la portière. Les équipements de sécurité sont tous aux abonnés absents, tandis que les clignotants s’actionnent à la fois avec un petit bouton sur la console (position droite-clignotant droit, position gauche-clignotant gauche) et avec… le bras du conducteur ! « J’ai fait installer des diodes à la place des ampoules, mais les gens ne regardent jamais les clignotants… ils ne comprennent pas, surtout à Paris, que c’est une voiture qui n’est pas aussi réactive que les autres… alors je dois indiquer ma direction ».

La direction à crémaillère est bonne, mais elle est surtout dure et elle doit composer avec un rayon de braquage de semi-remorque. Pas très maniable, l’aïeule, qui préfère les lignes droites où sont comportement est sain(t) et absolument pas inquiétant. Prévue initialement pour le travail en semaine et la famille le weekend, la 11 Commerciale est pour M. Ménager une seconde voiture, qu’il prend plaisir à utiliser « pour faire quelques courses, aller chercher le pain », mais pas non plus dans un usage quotidien. A bord d’une telle voiture, « on a peur des autres et de leur conduite », alors on anticipe. Côté budget, si la restauration fut d’un certain coût (ou d’un coût certain, que l’on taira), la Traction consomme peu, autour des 10 l/100 km, ce qui en fait une voiture tout à fait soutenable.

Qu’en conclure ?

J’étais déjà un amateur de Traction Avant, pour la genèse de cette voiture, les progrès qu’elle apporta, le mystère de sa version 22… Avoir roulé à son bord fut un réel plaisir, non dénué d’une mince jalousie. Je remercie Citroën pour son invitation, l’association La Traction Universelle pour son accueil, et bien-sûr M. Ménager pour ce beau cadeau que fut ce tour en Traction. Dans quelques années, j’espère bien en avoir une aussi ! Et tant pis si l’une de mes préférées, avant, était l’Aston Martin DB9…

Crédit illustration : François Mortier, Arno Lrx et Citroën pour BlogAutomobile.fr