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Carrossier français, moteur et châssis italien, nom espagnol, designer belge, actionnaire indonésien ! Bienvenue dans la belle histoire de la Lamborghini  Heuliez Pregunta.

1998 : Lamborghini va très mal depuis…. pffou…. un paquet d’années ! Si tous les gamins des années 80 et 90 ont eu un poster de Lamborghini accroché au mur de leur chambre (je me souviens avec émotion de ma Countach blanche…), c’est un miracle que cette firme existe encore aujourd’hui. Les ennuis ont commencé dès la fin des années 70, en pleine Countachmania, alors que le fondateur Ferrucio Lamborghini a déjà pris sa retraite des affaires. D’abord placé sous tutelle judiciaire, le petit constructeur fera faillite en 1980. L’histoire devient alors tumultueuse : les frères Mimram, puis Chrysler, le groupe indonésien MegaTech et finalement V’Power et Mycom Sedtco se succèdent à la tête de l’entreprise durant les années qui suivirent. Le dernier propriétaire se retrouve au final être Tommy Suharto, fils du président indonésien de l’époque, playboy notoire et homme d’affaires… heu… hasardeux. Lamborghini est pendant ce temps, au mieux, à peine rentable. En 1997, sa gamme se compose de la seule et unique Diablo, spectaculaire supercar à moteur V12 central, chère et complexe à fabriquer. Et pourtant, 1997 est sa première année de bénéfice depuis bien longtemps.

La Diablo a alors déjà connu beaucoup d’évolutions. Entre son dessin d’origine par Marcello Gandini (papa des Miura et Countach) et ses diverses retouches plus ou moins heureuses, elle est parvenue en bout de potentiel. C’est pour cette raison que, dès 1995 Lamborghini étudie le remplacement de la Diablo par le projet P147. Il donnera naissance aux P147 Canto dessinée par Zagato et P147 Acosta par Gandini. Ces projets resteront morts nés, mais c’est une toute autre histoire. Car courant 1998, Lamborghini va vivre une révolution : Audi manifeste la volonté de racheter l’officine. Argent frais, champagne, petits fours, c’est la fête ! Mais juste avant ça, Lamborghini signe début 1998 un bien curieux contrat avec un carrossier français qui n’est autre qu’Heuliez !

Petit retour en arrière, en 1992 pour être précis. Cette année signe le décès de Sergio Coggiola et du coup la fermeture de son petit studio de design où officiait le belge Marc Deschamps depuis tout juste un an. Ce dernier, ex-directeur de style chez Bertone, essaie de sauver les meubles et son équipe en allant solliciter plusieurs constructeurs. C’est la grande maison Heuliez qui remporte la mise et se paye donc un studio de design, dirigé par un grand Monsieur du métier, en plein cœur d’un important maillage d’artisans et de designers. Le nom de l’entité : Heuliez Torino. Ça en jette, non ?

Grâce peut être à ses liens avec Lamborghini (pour lesquels il a déjà travaillé chez Bertone), Marc Deschamps obtient donc début 1998 une commande bien particulière. Lamborghini va confier à Heuliez Torino un châssis de développement de Diablo (le #005 selon certaines sources) et lui demander de réaliser un « dessin nouveau, original et impossible à confondre ». Deschamps a en quelque sorte carte blanche. Cependant, le contrat est assorti de conditions très draconiennes : la voiture devra être soumise à validation de Lamborghini avant toute présentation publique, elle ne devra pas porter le nom ou le logo de la marque, Heuliez n’aura pas le droit de modifier le prototype, de revendre le dessin à un tiers ou d’en créer un autre exemplaire. Encore plus fort : l’usage de la voiture par Heuliez ne devra pas laisser croire aux clients Lamborghini que la voiture pourrait un jour être produite… Bref, il faut faire une voiture qui « a de la gueule » mais qui ne donne pas de faux espoirs, avec une base prestigieuse mais dont on n’a pas le droit de parler. Facile, non ?

Les avantages de l’opération pour Lamborghini sont évidents : coût quasi nul (le châssis étant largement amorti), risque zéro grâce au contrôle total de l’opération. Et si le projet de Marc Deschamps est jugé correct, c’est tout bénef’’ pour l’image du constructeur qui cherche à se faire mousser et à se valoriser au moment où tout va plutôt mal. Pour Heuliez Torino, c’est un peu plus risqué : concevoir une supercar qui ne sera peut-être jamais exposée, voire détruite, investir du temps et donc de l’argent, possiblement en pure perte. Mais les retombées en cas de succès peuvent être très bénéfiques : Heuliez cherche à prouver son savoir-faire sur le marché très pointu des voitures à haute performance. Quoi de mieux comme porte-drapeau qu’une Lamborghini ?

C’est avec ce challenge en tête que Marc Deschamps va dessiner la Pregunta (« question » en espagnol). Pourquoi ce nom ? Parce que Heuliez demande avec ce proto à ses partenaires industriels si ils connaissent bien tout le savoir faire du carrossier. Deschamp a donné dans le spectaculaire pour la Pregunta. D’inspiration aéronautique évidente (regardez-moi ces entrées d’air latérales dynamiques !), la Pregunta ne ressemble à rien d’autre de connu à l’époque. Elle est carrossée en roadster et subit une sensible évolution de son architecture : passage en simple propulsion en perdant la transmission intégrale des Diablo VT, et transfert des radiateurs à l’avant. Marc Deschamps, connu chez Bertone pour un design pur et propre (j’en veux pour preuve les superbes Chevrolet Ramarro ou Lamborghini Athon, sans oublier la Citroën XM) se laisse hélas aller aux errements du bio design les plus caricaturaux avec des lourdeurs de style ou des feux enkystés dans des replis de tôle. Et pourtant, malgré son indéniable côté spectaculaire et hors norme, elle ne peut pas nier une filiation avec Lamborghini. Les volumes sont les mêmes que la voiture donneuse avec un porte à faux avant plutôt long, un empattement généreux et un arrière s’achevant subitement. L’habitacle est lui revu en totalité avec la collaboration de Dassault, qui prêtera aussi quelques litres de peinture dite « furtive » pour peindre la bête et une préversion de Rafale B pour quelques clichés promotionnels. Instrumentation Magnetti-Marelli, autoradio et rétrovision par caméra Alpine, tout est des plus modernes (pour l’époque). Il y a même un GPS !

Qu’on apprécie ou pas le design de la Pregunta, on ne peut pas nier une présence forte, mais aussi une source d’inspiration pour les supercars qui ont suivi. Vous ne lui trouvez pas un petit air de Pagani Zonda sous certains angles ? Quasi contemporaine, la Zonda est cependant bien plus affûtée et a subit un sérieux régime !

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Etude sans lendemain, la Pregunta est arrivée au mauvais moment et n’aurait servi que de faire valoir à Tommy Suharto pour essayer de valoriser Lamborghini. Dès la fin juin 1998, la main mise d’Audi sur Lamborghini était confirmée, pour être totalement effective avant la fin de l’année. La Pregunta fut exposée au Salon de Paris 98 et à Genève en 1999 avant de disparaître quelques temps. Audi ne mit pas fin aux accords avec Heuliez, mais ne donna absolument aucune suite au projet. Les exemplaires de développement des P147 Canto et Acosta furent rapidement détruits (ou du moins le croyait-on à l’époque) et la nouvelle direction se mit au travail sur celles qui allaient devenir les Murcielago et Gallardo. Fin de la créativité débridée à l’italienne, et bonjour à la rigueur germanique, au pragmatisme… et aux profits. La Pregunta sera donc la dernière « vraie » Lamborghini à l’ancienne, avec tous ses défauts (sa fiabilité semble avoir été catastrophique à l’époque) et son caractère.

Concernant Heuliez Torino, la Pregunta, n’eut pas l’effet publicitaire escompté. Les constructeurs de supercars ne se sont hélas pas précipités pour que le bureau d’étude conçoive leur bolide et, malgré de très intéressants projet, Heuliez ferma son bureau italien en 2001. La suite de l’histoire d’Heuliez se terminera mal, avec une faillite prononcée en 2013. Marc Deschamps ira de son côté fonder son propre bureau de design et signa l’héritière spirituelle de la Pregunta en 2000 : la B. Engineering Edonis, qui n’eut guère plus de succès, bien que sensiblement plus équilibrée esthétiquement.

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Quant à la Pregunta, elle existe toujours. Elle se trouve actuellement chez Autodrome Paris, spécialiste Lamborghini en France, d’où ont été tirées une partie des informations et photos de cet article. La Pregunta est d’ailleurs paraît-il à vendre, si le cœur vous en dit !

Crédits photos : Autodrome, Conceptcarz, Lamborghini