Sordo dimanche 1

Onzième manche du Championnat du Monde des rallyes, le Tour de Corse a eu lieu ce week-end. Officiellement dénommée Rallye de France par le WRC, la légendaire épreuve corse remplace sous ce nom le Rallye d’Alsace dans le calendrier. Une épreuve particulière, tant par son histoire que par les paysage qu’il traverse, que nous avons eu la chance infinie de vivre avec l’équipe officielle Hyundai WRC, qui a eu l’extrême gentillesse de nous inviter à la suivre de près durant ces trois jours de course.

L’année 2015 du WRC touche à sa fin. Vainqueur de sept des dix premières manches du Championnat, Sébastien Ogier est sans surprise d’ores et déjà couronné depuis son succès en Australie, et c’est donc l’esprit libre qu’il pouvait aborder le légendaire Tour de Corse. Un tour qui, pour son retour dans le giron du WRC après de (trop) nombreuses années d’absence, porte très bien son nom. En effet, après une édition 2014 cantonnée dans le sud de l’île, la 58e édition du fameux « rallye aux 10 000 virages » fait un véritable voyage à travers l’Ile de Beauté, en partant de Bastia  pour Porto-Vecchio et Ajaccio via Corte.

Présentons d’abord le team Hyundai WRC. L’équipe est divisée en deux écuries distinctes : Hyundai Motorsport et Hyundai Mobis World Rally Team. Une division de façade mise en place pour contourner le règlement qui limite le nombre de voitures engagées à deux par écurie. Avec ses deux équipes, le constructeur coréen peut faire rouler quatre voitures, à l’instar de son concurrent Volkswagen, qui en engage trois sous deux entités différentes. Si les deux équipes ont les mêmes dirigeants, elles sont relativement cloisonnées par le règlement. Les mécanos de chaque équipe ne peuvent ainsi pas intervenir sur les voitures voisines lors des épreuves par exemple.

Du côté du satellite Hyundai Mobis, le Néo-Zélandais Hayden Paddon est évidemment présent, accompagné par le Néerlandais Kevin Abbring, à qui la France réussi pas trop mal puisqu’il y a remporté la 208 Rally Cup en 2013 avant de s’imposer en Alsace l’an dernier dans la catégorie R5. Si ce dernier est là pour découvrir les routes corses et se tester en WRC, Paddon espère lui suivre le rythme des meilleurs. Bourreau de travail, ce spécialiste de la terre n’a ainsi pas hésité à effectuer des stages de perfectionnement au pilotage sur asphalte dans les semaines précédant le rallye.

Chez Hyundai Motorsport, les pilotes officiels Thierry Neuville et Dani Sordo sont évidemment présents, mais avec des objectifs différents. Après un début de saison en fanfare, avec notamment une deuxième place en Suède et une troisième place en Allemagne, le Belge a vu ses performances avoir du plomb dans l’aile, finissant même quatre fois derrière Paddon (dont la Hyundai Mobis est pourtant moins aboutie). Si Neuville, cinquième du championnat, est donc en recherche de confiance, voire de motivation, Dani Sordo est lui ici pour faire un coup. Spécialiste de l’asphalte par excellence, l’ex-pilote Citroën a dû attendre l’Allemagne pour enfin signer avoir un bon résultat sur cette surface cette saison. Malgré ces fortunes diverses, l’équipe Hyundai Motorsport pointe à une très belle deuxième place du championnat constructeurs, derrière Volkswagen, mais avec une avance de treize points seulement sur Citroën.

Vendredi. Levés tôt, les pilotes quittent Bastia pour le parc d’assistance basé à Corte pour le week-end, puis la plage du Liamone, au nord d’Ajaccio, d’où part la première spéciale à 9h23. A peu près l’heure à laquelle nous devons arriver à Bastia. Oui mais voilà, la nuit a été horrible en Corse. Une tempête a balayé l’île. Il nous est impossible de partir, un violent orage a provoqué la fermeture de l’aéroport de Bastia. Après avoir embarqué dans l’avion, l’ensemble des passagers est débarqué. Une heure passe. Tout le monde est en attente d’informations. La première viendra d’un message sur le téléphone : « Neuville a l’air d’avoir tapé. » Voilà un week-end qui ne démarre pas de la meilleure des manières ! Les yeux rivés sur les résultats en direct, la nouvelle semble se confirmer à mesure que la liste des temps s’allonge. Ogier est en tête, Sordo est quatrième, Abbring septième, Paddon quinzième, mais Neuville n’apparaît pas dans le classement. Et pour cause. Sur une route détrempée, le Belge, victime de ses pneus froids, a tapé le parapet d’un pont. L’arrière de sa Hyundai i20 fortement amoché, il est contraint à l’abandon 1 200m à peine après le départ, remportant au passage l’officieux et peu convoité prix Freddy Loix (du nom de son illustre compatriote qui s’était sorti dès le premier virage en l’an 2000).

Midi. Lorsque l’avion décolle enfin du continent, nous savons déjà que l’ES 2, qui devait relier Casamozza à Ponte Leccia, est annulée. La route est coupée par des éboulements. Ponte Leccia est parmi les villes plus touchées par le cataclysme qui s’est abattu pendant la nuit. S’il n’y a au final aucune victime, les dégâts matériels sont considérables. Lorsque nous arrivons à Bastia, la pluie a cessé, mais le vent souffle encore à près de 90 km/h. Les voitures sensées venir nous chercher en provenance de Corte ont été bloquées entre deux torrents qui se sont formés sur la nationale ! Au petit matin, une des voitures de reconnaissance de Hyundai a été emportée par les flots. Les deux personnes à son bord ont dû être sauvées par des plongeurs secouristes. Sur place, journalistes, organisateurs, locaux, tout le monde est un peu secoué. L’ES 3, dernière épreuve chronométrée du jour est en suspens. Rien ne filtre sur sa tenue. La route menant à Corte est finalement rouverte à la circulation et nous pouvons rejoindre le parc d’assistance, non sans être impressionnés par la puissance des eaux du Golo, que l’on voit notamment charrier une énorme citerne de mazout. Partout, les branches jonchent la route, et des voitures renversées gisent sur ses berges à Ponte Leccia. « Apocalypse » est le mot qui vient sur toutes les lèvres.

Golo

Le Golo déchaîné pris depuis notre minibus.

15h30, nous arrivons enfin au parc d’assistance de Corte. Un parc dominé par l’immense motor-home Hyundai. Revenue l’an dernier dans le championnat WRC, la marque coréenne a l’ambition de jouer les premiers rôles et se donne les moyens d’y parvenir. Les mécaniciens et tout le staff techniques bénéficient de conditions de travail optimales, tandis que l’accueil des invités et journalistes est extraordinaire. Installés en surplomb des voitures, notre vue sur le travail des mécanos est imprenable, et nous pouvons côtoyer – certes brièvement – pilotes et ingénieurs.

Quelques minutes après notre arrivée, les équipages arrivent de la troisième et dernière spéciale du jour, qui a finalement eu lieu. 36 kilomètres entre Francardo et Sermano, où il s’est encore passé beaucoup de choses. Reparti grâce à la règle du Rally2, qui permet aux pilotes ayant abandonné de revenir en course avec une pénalité de dix minutes, Thierry Neuville arrive le premier. Avec une voiture déséquilibrée et difficile à piloter, le Belge a encore perdu beaucoup de temps dans cette spéciale et pointe à la 83e place au général.

Les mécaniciens démontent alors méticuleusement sa Hyundai i20. Un travail qui s’effectue dans un calme olympien. Tout aussi calme, Neuville digère lui sa mésaventure de la matinée en décrivant les mêmes détails aux journalistes. Parti d’entrée à l’attaque, il explique s’être fait piéger par la route détrempée et ses pneus froids alors qu’il avait les deux intérieures dans la bordure. L’arrière de la voiture est parti d’un coup et a heurté le parapet du pont. « Maintenant il n’y a pas de question à se poser. On va voir comment se comporte la voiture, essayer de remonter au classement et voir où il nous sera possible de finir. » La déception et bien là, avec peut-être une once de résignation…

Dani Sordo arrive ensuite. Et on sent là encore beaucoup de déception. Et pour cause, le pilote espagnol a crevé durant la spéciale. Contraints de s’arrêter pour changer de roue, son copilote et lui ont mis 1’20 pour effectuer l’opération – une rapidité incroyable ! – mais perd vingt secondes supplémentaires en ayant du mal à rattacher son harnais. A l’arrivée, Sordo pointe à 2 minutes du temps scratch réalisé par le Gallois Evans. Sans cette crevaison, il aurait signé le troisième temps de la spéciale ! Après avoir exprimé sa rage contre le plafond de sa voiture à l’arrivée de celle-ci, c’est dépité qu’il rejoint ses mécanos. Dépité mais pas résigné.

C’est donc une mauvaise journée qui se termine du côté de Hyundai. La seule note positive provient en fait de l’équipe satellite Mobis. Deuxième temps de l’ES 3, Kevin Abbring fait un bon au classement en passant de la septième à la deuxième place du général, tandis que Paddon progresse lui aussi et pointe à la dixième position du général au coucher du soleil, qui a daigné faire son apparition dans l’après-midi. Les deux pilotes Mobis sont devant leurs homologues de Hyundai Motorsport, Dani Sordo n’étant que treizième !

Si la journée a donc été mauvaise pour le constructeur coréen, elle n’a pas forcément été meilleure pour Volkswagen. Vainqueur de la première spéciale du jour, Sébastien Ogier est lui aussi obligé d’abandonner ! D’abord victime d’une crevaison lente, le Français est obligé de jeter l’éponge sur un problème de boite de vitesse. Revenu à son assistance, il reste en course mais sait la victoire désormais impossible avec cette pénalité de dix minutes qui le renvoie à la 55e place. C’est en fait chez Ford et Citroën qu’on a le sourire. Le Gallois Evans est en tête du général avec sa Fiesta M-Sport tandis que pour le constructeur français, Mads Ostberg (quatrième) et Kris Meeke (huitième) apportent pour le moment assez de points pour prendre la deuxième place au classement des constructeurs.

Si le soleil est revenu sur la Corse, son retour n’est pas suffisant pour le rallye se déroule dans son intégralité. Les deux premières spéciales du jour sont les mêmes que celles de la veille. Conséquence : la première, qui devait arriver à Ponte Leccia, est de nouveau annulée à cause des éboulements. Amputé par la double annulation de cette longue portion de 43 km, ce Tour de Corse devient le rallye le plus court de toute l’histoire du WRC ! Autant dire que pour ceux qui ont déjà perdu du temps, les chances de revenir sont minces.

Pour moi et les six journalistes qui m’accompagnent, c’est le début d’un grand week-end. Hyundai a mis les petits plats dans les grands pour nous recevoir et nous emmène sur l’ES 5 en hélicoptère. Trois minutes pour aller du parc d’assistance à la spéciale, un luxe quand on connaît les routes corses ! Installés dans une portion isolée, nous pouvons enfin voir passer les voitures, et dans d’excellentes conditions. La portion est rapide et piégeuse, avec un enchaînement gauche-droite entrecoupé d’une bosse particulièrement intéressante puisque située en pleine zone de freinage. Le tout sur un bitume abrasif ennemi des pneus. Contrairement à la veille, les Polo y sont à leur avantage puisque Latvala, Ogier et Mikkelsen réalisent le triplé. Reparti le couteau entre les dents, Sordo est cinquième, juste devant Paddon.

Revenu au parc d’assistance de Corte (trois minutes d’hélicoptère, pas grand-chose), nous croisons les pilotes durant le déjeuner avant de repartir vers les hélicos, direction la troisième et dernière spéciale de la journée. Il est 13h, un léger vent se lève et le temps se couvre. Impossible pour les hélicos de se poser à l’endroit prévu. En quelques minutes, un nouveau point d’atterrissage des machines est trouvé et nous sommes à l’heure sur au passage des premières voitures. Une prouesse réussie par l’immense Bernard Occelli, copilote de Didier Auriol champion du monde en 1994, et ses équipes qui ont géré les ballets des hélicoptères d’une main de maître durant le week-end.

Une belle surprise nous attend avant de prendre l’air. Nous tombons sur le parc de regroupement des voitures participant au Tour de Corse – 10 000 Virages. Cette épreuve de régularité réservée aux GT, supercars classiques, légendaires mais également aux voitures hybrides ou électriques présente un plateau aussi atypique qu’exceptionnel. Ce n’est pas tous les jours que l’on pourra voir une Jaguar Type-E aux côtés d’une BMW i8 !

Mais retour à l’ES 6. Route large en légère descente, les pilotes lâchent les chevaux avant d’entamer la montée du Col de Sorba, point culminant du rallye (1 311m). Au terme de cette spéciale, et donc de cette journée, c’est le Finlandais Jari-Matti Latvala qui prend les commandes du général avec sa Polo, devant Evans (Ford) et Mikkelsen (VW). Chez Hyundai, la journée est meilleure que la précédente : Abbring est cinquième tandis que Paddon est monté à la huitième place et Sordo à la onzième.

Les choses restent cependant compliquées pour l’équipe de Michel Nandan. Alors que les voitures quittent Corte pour le parc fermé de Porto Vecchio, où elles vont passer la nuit, il est temps de mettre au point la stratégie du lendemain. L’équipe Hyundai Motorsport a un objectif prioritaire en cette fin de championnat : conserver sa deuxième place au classement des constructeurs. Or, les Citroën marchent très bien dans cette épreuve puisque Kris Meeke pointe à la quatrième place du général et Ostberg à la sixième. Largement de quoi combler les treize points de retard au championnat ! Pour limiter la casse, un responsable du team Hyundai nous explique qu’il faudra choisir entre deux solutions.

La première est de laisser Paddon attaquer pour passer devant Ostberg, qui le précède de 20 secondes. Le pilote Citroën marquerait ainsi un point de moins pour son écurie. L’autre alternative est de demander à Paddon de ralentir volontairement pour qu’il passe derrière Dani Sordo. Une stratégie qui sacrifierait l’écurie Mobis pour permettre à sa grande sœur de marquer de précieux points. Attendus par l’hélico pour rejoindre notre hôtel d’Ajaccio, nous partons avant que la réunion n’ait lieu. Le suspense reste donc entier.

Le dimanche matin, le rallye s’installe dans la partie sud de l’île. Et nous avons rapidement une réponse à notre question : Paddon est à l’attaque et reprend 17 secondes à Ostberg dans la première spéciale, tandis que Dani Sordo remonte lui de deux places au général. Les Hyundai i20 sont d’ailleurs en forme en ce début de journée, puisque les quatre pilotes terminent cette ES 7 dans les dix premiers.

En fin de matinée, nous sommes posés dans la spéciale suivante, qui relie Zérubia à Martini. Une spéciale qui a fait l’histoire du Tour de Corse. 41 km d’une beauté sauvage. Dans ces montagnes du sud, la vieille route n’a pas été modifiée depuis des décennies. Etroite, bosselée, alternant secteurs rapides et sinueux, elle est surtout, avec son vieux bitume ocre se fondant avec la couleur des montagnes rocailleuses, le plus beau spot de notre week-end. Une longue descente suivie d’un large et très rapide virage à gauche où les voitures mordent allègrement à la corde, puis un droite plus lent, où les voitures disparaissent derrière la colline pour mieux réapparaître quelques secondes plus tard en contrebas dans une épingle.

Leader du classement, Latvala sort la très grosse attaque pour assurer son avance. Mais celui qui fait (enfin) le gros coup est Sordo, qui signe le temps scratch avec trois secondes d’avance sur Ogier et seulement sept sur Paddon, qui fait jeu égal avec Latvala ! Grâce à ce beau résultat, Sordo revient à quatre petites secondes du Français Bryan Bouffier (Ford), qu’il peut encore espérer dépasser dans l’ultime tronçon chronométré. Seule ombre au tableau chez Hyundai, la sortie de route de Kevin Abbring, auteur d’un très bon rallye jusque-là puisqu’il pointait à la cinquième place. Un final qui n’arrange pas les affaires de l’équipe franco-allemande.

La dernière spéciale, l’ES 9, nous rapproche d’Ajaccio. Plus courte spéciale du rallye, cette PowerStage a une importance spéciale puisque les trois premiers y marqueront respectivement trois, deux et un point de bonus au championnat du monde. Tout le monde reste donc à l’attaque. Sébastien Ogier montre à tout le monde qui est le patron en signant le temps scratch et empoche les trois points du vainqueur. Il est suivi par le Polonais Robert Kubica, qui prend deux points inespérés, et Jarri-Matti Latvala. Quatrième, Dani Sordo rate le podium pour moins de deux secondes. Rageant, une nouvelle fois.

Au final, ce beau Rallye de France n’a pas le résultat escompté pour l’écurie Hyundai Motorsport. Car si Paddon est bien passé devant Ostberg et Sordo est remonté à la septième place, les deux Citroën de Meeke et Ostberg ont tenu leur place en terminant respectivement quatrième et sixième. En ne marquant que six points, Hyundai n’atteint pas son objectif et cède la deuxième place du championnat constructeurs à Citroën, qui passe devant un tout petit point. Mais tout n’est pas perdu : dans trois semaines a lieu le Rallye de Catalogne. Sur ses terres, Dani Sordo aura à cœur de se reprendre et mener son équipe au plus haut.

BONUS : De l’importance du copilote. Le pilote tourne le volant, le copilote tourne les pages. L’équipe Hyundai Motorsport nous a présenté les systèmes de notes de ses copilotes. Des systèmes différents, selon les notes de leurs pilotes et leur préférence de lecture. A vous de déchiffrer !

Au terme de cet incroyable week-end de course, je souhaite remercier vivement les dirigeants de Hyundai et Hyundai Motorsport pour leur accueil, leur gentillesse et leur professionnalisme sans faille. Avec un remerciement spécial pour Lionel, Jean, Ludovic et Jean-Louis !