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En effectuant mes recherches sur le concept car Pininfarina Berlina Aerodinamica, j’étais tombé sur un bout d’article concernant la Ferrari 250 GT « Breadvan » qui assimilait cette voiture atypique à un coupé-break, ou shooting brake. Et ma foi, ce n’est pas tout à fait faux quand on regarde le profil de la bête. D’où l’idée d’aller un peu plus loin sur le sujet.

Cher lecteur à l’âme sensible ou à l’œil peu éduqué, passe ton chemin et va lire d’autres articles de ton blog préféré. Le coupé break n’a pas toujours un physique facile, sois prévenu. Le « coupé break » ou « shooting brake » ou « break de chasse » est encore l’une de ces fieffées inventions de nos chers amis d’outre-Manche. Dans ce pays où la noblesse n’a pas été décapitée en masse sur la place publique, les traditions de chasse en bel équipage sont restées vivaces. Mais avant d’aller plus loin, deux précisions. Un : je n’aime pas la chasse. Non, c’est comme ça. Et puis ce n’est pas le sujet. Et deux : je n’éprouve pas de nostalgie sur « le bon vieux temps d’avant 1789 ». D’abord je n’étais pas né (contrairement à ce que pensent certains), et puis ce n’est pas le sujet non plus.

shooting brake

Bref, reprenons. Le shooting brake était à l’origine un véhicule hippomobile léger, permettant aux riches nobles et éventuellement aux bourgeois d’aller s’adonner à leur passe-temps préféré. La chasse donc, d’où le « shoot » qui signifie « tirer ». Quant au terme « brake » et non pas « break », il désignait un attelage robuste destiné à mater les chevaux les plus fougueux. Bigre, voilà qui n’est guère engageant pour nos chevaux vapeurs ! Cahier des charges de l’époque : léger, rapide et de quoi stocker fusils, épagneuls, setter irlandais et si possible un peu de gibier si on arrive par le plus grand des hasards à toucher quelque chose. Ah, et puis de l’élégance quand même. On ne va pas se déplacer en char à boeufs, que diable ! Vint enfin l’automobile (non non, vous n’êtes pas en train de lire blogcharretteàcheval.fr). De splendides et quelque peu baroques réalisations virent alors le jour sur de nobles châssis : Rolls Royce, Bentley, Alvis, avec moults placages en vrai bois d’arbre.

Mais au fait, le coupé break, c’est quoi ? Tout est dans le nom : un coupé sportif, avec une partie break (à la française), donc nécessitant un allongement du pavillon et la greffe d’un hayon arrière, cas le plus fréquent. Et quand j’écris « coupé », c’est 2 portes seulement, pas de fantaisie avec des coupés 4 portes ou autres aberrations (bye bye donc ma jolie Mercedes CLA Shooting Brake…). Donc, de l’élégance, du style, une capacité de chargement et des performances « suffisantes ». À de bien rares exceptions près, la plupart des coupés-break sont issus de petits artisans qui ont transformés des coupés existants avec plus ou moins de bonheur.

L’âge d’or de cet exercice commença après la Seconde Guerre Mondiale. Le premier exemple moderne est un concept car (je ne me refais pas) de la General Motors. Dévoilée en 1954, la Chevrolet Nomad est basée sur la Corvette 1953, en y ajoutant un pavillon et un véritable coffre avec une ouverture par panneau basculant. Tous les ingrédients sont donc présents sur cette voiture maquillée comme un juke-box Würlitzer.

Nomad

Pas de production en série, mais le nom Nomad sera donné dès 1955 à un station wagon 3 portes basé sur la gamme de berlines Chevrolet. Pas un shooting brake au pur sens du terme, ils y connaissent rien les américains. Le premier shooting brake moderne réellement « commercialisé » est une Aston Martin DB5 réalisée sur mesure pour David Brown qui souhaitait…. emmener son chien. La boucle est donc bouclée ! Réalisée à une poignée d’exemplaires à partir de 1963 par le carrossier Radford et réservée aux amis de David Brown, elle manque objectivement d’élégance, il faut bien l’avouer. Mais elle reste racée et performante. Et puis… c’est une Aston ! Plusieurs réalisations artisanales ont d’ailleurs perduré sur des bases Aston Martin, toujours en très petite série, parfois par l’usine elle-même, avec plus ou moins de bonheur esthétique.

DB5 Radford

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Ceci dit, rassurez-vous, je ne vais pas vous faire « le shooting brake à travers les âges Tomes 1, 2 et 3 ». Voici mon choix arbitraire et de mauvaise foi des plus intéressants shooting brakes, plus ou moins modernes :

1. BMW Z3 M

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Sympatoche la petite BMW Z3. Remington Steele Pierce Brosnan se souvient certainement encore avec émotion de sa balade à bord de son exemplaire bleu en compagnie d’Izabella Scorupco dans Goldeneye.

Goldeneye

Beaucoup moins « sympa » est le coupé break qui en est dérivé. Non pas qu’il soit laid, bien au contraire. C’est simplement qu’il va hériter des meilleurs moteurs de la Z3, uniquement les 6 cylindres en ligne de chez béhème en 2.8i et 3.2M, et ajouter une rigidité qui faisait défaut à la découvrable. Gros moteur, caisse plus rigide, trains élargis, vroum c’est parti ! Terminée la promenade sans regarder la route ! Créé avec deux bouts de ficelle et un chewing gum, le coupé break Z3 est lancé presque à contre-coeur par BMW qui n’y croit pas trop. D’où le design un peu frustre et rustique de l’ensemble (si si).

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Deux places seulement, mais un grand coffre. Ikea me voilà ! Un épagneul doit pouvoir entrer aussi. Pour la chasse, vous voyez ? Vu de loin, on dirait quand même qu’un vilain hard top a été greffé sur le cabrio. Pourtant le charme opère, et même de plus en plus, car cette voiture devient rapidement un collector. Le plus dur sera d’en trouver une en bon état. Car la Z3 Coupé est une vraie voiture à piloter. Pas piégeuse, mais qui nécessite de savoir ce qu’on fait, surtout que la motorisation répond présent à tout moment. Déconseillée pour James qui préfère certainement reluquer sa passagère, petit canaillou !

2. Ferrari FF / GTC4Lusso

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La mal aimée de Maranello. L’aberration. Imaginez donc : une Ferrari quatre places, quatre roues motrices, avec un vrai coffre où on peut emmener des bagages. Le monospace n’est pas loin… Mais vous aurez beau râler, c’est quand même la seule qui vous permettra des petites virées familiales et qui pourrait avoir l’assentiment de Madame pour ce simple fait. Et puis quand même, un V12 atmosphérique, ça ne se refuse pas. Héritière d’une longue lignée de coupés 2+2 (365 GTC/4, 400 et 412i, 456 GT, 612), la FF est la première du genre à recourir au concept de shooting brake sur une Ferrari de « grande série » et il faut avouer que ça lui va plutôt bien, quoi qu’en disent les tiffosis les plus inconditionnels, en offrant une habitabilité surprenante et un volume de chargement des plus corrects (450 L quand même !).

Esthétiquement, elle reprend un certain nombre de figures de style des 458 Italia : les feux avants sont très semblables, ainsi que les nervures sur les flancs. Et cerise sur le gâteau, c’est une quatre roues motrices. Une première chez Ferrari, qui ne s’est pas propagée pour l’instant au reste de la gamme. Un restylage Une nouvelle version vient d’ailleurs d’être annoncée pour le salon de Genève : la GTC4Lusso (lire ici). Pas mal de retouches esthétiques, mais l’esprit est strictement identique. Et Ferrari continue ses premières sur ce coupé-break qui sera sa première voiture à cumuler quatre roues motrices et directrices. Alors, cette FF, un vrai laboratoire ? Au fait, FF, pour Ferrari Four… ou alors un hommage à la Jensen FF ?

3. Lynx Eventer

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Impossible de rédiger le moindre article sur le sujet sans évoquer l’une des plus belles, des plus britanniques : la Lynx Eventer. Dur dur de succéder à la mythique Jaguar E-Type, mais la Jaguar XJS eut cette lourde tâche et a eu du mal à se faire un nom. Ligne pas très gracieuse (qu’il est loin le coup de crayon magique de Sir William Lyons !), prise de poids conséquente, fiabilité toute britannique et gros moteur V12 en pleine crise du pétrole, réclamant ses 25 Litres au 100 km. Tous les arguments sont réunis pour en faire un bide retentissant. Mais Jaguar persista et finit par améliorer son vilain petit canard, notamment dans sa période Ford. Revenons à notre Lynx, qui fut présenté en 1982 et qui résout très élégamment le problème de la ligne pataude du coupé. Il devient fin et racé, so british et très désirable.

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Il fut produit en quantité quasi homéopathique : 67 exemplaires en 20 ans, par un seul ouvrier qui se chargeait des conversions. Une motivation très sérieuse des acheteurs était alors indispensable ! Plusieurs copies des Eventer ont été réalisées, notamment par le français Ateliers Réunis, qui en a produit une dizaine. Voiture rare par excellence, il n’est pourtant pas impossible d’en voir à l’occasion. Outre le Concours d’élégance de Chantilly 2014 où j’ai pu en voir 3 réunis (il y en aurait même eu 5 paraît-il), j’en ai croisé un dans les rues parisiennes à quelques reprises. Toujours élégant, il sort nettement du lot dans la circulation moderne. Pour les intéressés, la bible consacrée au sujet ce trouve sur ce site : http://www.lynxeventer.com/

4. Volvo

Oui, juste Volvo. Parce que le suédois en a fait au moins 3 de ces fameux shooting brakes, tous intéressants à plusieurs titres :

  • la P1800 ES. Version break du coupé P1800, son profil allongé en devient moins baroque, presque plus conventionnel que le coupé. Volvo souhaitait relancer les ventes de la version coupé avec ce dérivé et commanda des études à deux designers italiens. Coggiola les gratifia de la « Beach Car » tandis que Frua conçut la Raketen (fusée). Heureusement, Volvo sût rester raisonnable et décida de produire un troisième dessin issu du designer maison Jan Wilsgaard. Ouf ! On a eu chaud, tant les propositions italiennes étaient… comment dire… particulières.
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    Réussite esthétique pour la P1800 ES mais qui s’arrête rapidement, au bout de deux ans de production seulement et 8000 exemplaires. Les normes anti-pollution et sécuritaires américaines ont eu sa peau. La motorisation est cependant un peu famélique : avec 125 ch seulement, on est vraiment à l’extrême limite du concept « sportif ». Le point d’orgue esthétique de la P1800 est son hayon arrière, constitué d’une unique plaque de verre accueillant les vérins, charnières et serrures. Belle trouvaille qui se perpétuera sur les successeurs de la P1800 ES et donna des surnoms sympathiques tels que « camionnette à poisson » ou « cercueil de Blanche Neige ». Il inspira même Jensen pour son Interceptor ou AMC pour sa Pacer.

  • la 480, dévoilée au salon de Genève 1986. Révolution chez Volvo, elle devient la première traction jamais produite par le constructeur. La ligne est très compacte, perdant la longueur apparente qui faisait le charme de la P1800. On peut même lui trouver un air de Honda Civic sous certains angles. Ce n’est pas un défaut, mais elle perd de son originalité pour le coup.
    480Typée très années 80 et destinée essentiellement au marché américain, elle dispose de phares rétractables et d’une lunette arrière totalement vitrée (tiens tiens…). Les pare-chocs très volumineux ont dû faire plaisir aux autorités américaines, un peu moins aux esthètes. Rien de folichon niveau motorisation : le 1.7 turbo atteint la valeur folle de 122 ch. Une bonne nouvelle quand même : les premiers exemplaires nés en 1986 sont dorénavant éligibles à une carte grise collection. De quoi braver (peut-être) la Mairie de Paris et les futures interdictions de circulation !
  • Dernière du lot : la C30. Esthétiquement, c’est surtout une évolution plus moderne de la 480, qui manifeste le souhait de Volvo d’aller chercher les Audi A3 et BMW Série 1.C30Produite de 2006 à 2013, elle n’a pas vraiment atteint ses objectifs, bien que l’on ait enfin eu droit à un moteur digne de ce nom avec un cinq cylindres de 230 ch en haut-de-gamme. La porte arrière est bien évidemment en verre, comme il sied à toute bonne Volvo shooting brake. Certainement le moins intéressant des trois, d’autant que le caractère shooting brake se dilue largement dans l’aquavit ce modèle un peu fade et courtaud.

5. Lancia Beta HPE

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Lancia était une marque forte dans les années 60 avant de passer dans le giron de Fiat. Gamme sportive, innovante, design, tout y était, surtout dans les versions coupés. Ahhh FIAT, pourquoi as-tu fait ça ?  En 1972, Lancia sort la Beta, sa première voiture de l’ère FIAT suite à son rachat en 1969. Brave berline haut-de-gamme à hayon, équivalent à nos bonnes vieilles Renault 16 ou Renault 20, sa carrière s’étirera sur 12 ans, jusqu’en 1984. Là où elle se distingue de ses rivales, c’est qu’elle connût nombre de dérivés de carrosserie, tous plus intéressants les uns que les autres : outre la Trevi, très laide version tricorps, nous eûmes également droit au très réussi Coupé, à son dérivé Spider, à la génialissime Monte Carlo à moteur central et au shooting brake HPE (pour High Performance Estate puis Executive).

Dessiné en interne et dévoilé à Genève en 1975, il est basé sur le châssis de la berline pour l’habitabilité et hérite de l’avant du coupé. Le meilleur des deux mondes pour une voiture très attachante et très pratique : elle gagne une banquette rabattable qui fait défaut au coupé. Gros succès pour cette voiture : 72 000 exemplaires, c’est pas mal pour une voiture de niche. Mais je vous souhaite bon courage pour en trouver une, la plupart s’étant transformée en dentelles de rouilles, comme toutes ses consoeurs de l’époque, Alfasud & Co. Côté moteur, quelques bons 2 litres à injection, voire même des versions à compresseur Volumex pour les dernières années. 135 ch pour les plus puissantes, c’est pas folichon, mais quand même suffisant pour remporter la victoire du Rallye de Monte Carlo 1982 en groupe N !

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La liste des shooting brakes pourrait encore s’allonger ; je pourrais vous parler de la Reliant Scimitar, de la Lamborghini Flying Star ou de la Bentley Continental Flying Star (toutes les deux carrossées par Touring), sans oublier tous les concepts, mais on va s’arrêter là, je pense que vous avez saisi le principe !

Crédits photos : BMW, MGM, Ferrari, Lancia, Volvo, Régis Krol

Merci à AC / DC pour le titre !